Mort de Jason Harris : questions pour une intervention

En juin 2014, la mère de Jason Harris, un homme de 38 ans qui souffrait de maladie mentale, appelle la police pour qu’il soit conduit à l’hôpital.

Quand les policiers se présentent sur les lieux la mère ouvre la porte, cédant le passage à son fils qui tient un petit tournevis dans les mains.

La situation est calme, jusqu’à ce que…

Pour changer un peu de méthode, au lieu de mettre en cause les conditions de l’intervention, je vais poser quelques questions après le visionnement de cette vidéo.

1/ Pourquoi ne pas avoir dégainé le Taser ou sorti la matraque (à la ceinture du policier de droite) en voyant l’homme avec un tournevis en main ?
2/ Pourquoi ne pas avoir continué à lui parler avec calme et détermination pour essayer de désamorcer la situation ?
3/ Pourquoi ne pas avoir opéré un recul stratégique (le policier de gauche pouvait s’éloigner de la porte d’entrée et celui de droite reculer le long de la porte de garage) ?
4/ L’homme menaçait-il de vous frapper au moment du déclenchement du tir ou avançait-il simplement le tournevis à la main ?
5/ Pourquoi avoir tiré à trois reprises alors qu’il est manifeste que l’homme est touché dès le premier tir ?
6/ Les premiers soins ont-ils été immédiatement apportés au blessé ?

Je reste convaincu que dans beaucoup de situations de tirs mortels, il y a un moment, un instant clef, où on aurait pu agir différemment et sauver une vie.

Terrorisme : le tout sécuritaire

Tandis que le Canada se prépare à l’adoption du controversé texte de loi C-51, la France prépare elle aussi son projet de loi sur le renseignement qui donnera à ses services des pouvoirs extra-judiciaires, c’est à dire la possibilité d’agir hors du contrôle des juges.

Ne nous leurrons pas, une partie de ce que prévoit cette loi se faisait déjà depuis bien longtemps dans certains services de renseignement en France.

On pourrait se dire que finalement c’est une bonne chose que de mettre un texte de loi sur des pratiques jusqu’ici illégales et cachées.

Ce n’est pas tout à fait faux, mais croit-on qu’une fois ces pouvoirs acquis, les services n’iront pas plus loin dans la voie tracée du tout sécuritaire ?

Qui enverra le message aux services de renseignement que leur tâche, certes éminemment complexe, doit se faire dans le respect des lois ?

Au delà de ces questions, c’est surtout le basculement assumé du travail de lutte contre le terrorisme vers le domaine du renseignement, de plus en plus en amont de celui mené par les services d’enquêtes qui est inquiétant.

Le législateur croit qu’il faut plus de lois, plus de moyens, plus de travail secret pour lutter contre les jeunes djihadistes.

Le citoyen va se croire plus protégé et plus en sécurité.

En quelques mois ce sont des centaines de djihadistes français qui sont partis rejoindre les groupes terroristes en Syrie et en Irak et leur chiffre tourne aujourd’hui autour des 1400 selon l’estimation avouée du ministère de l’intérieur.

Entre lutter contre la radicalisation et le terrorisme, on fait le choix de s’attaquer au second en faisant mine de croire que quelques vidéos vont aider à tarir les sources du premier.

Or, le problème est le radicalisme qui s’appuie sur de nombreux facteurs dont le fondamentalisme orienté directement vers l’action violente qui touche de plus en plus de jeunes.

Le fondamentalisme ou l’intégrisme sont avant tout des questions de société, pas des questions de sécurité.

Que l’on comprenne bien : le fondamentaliste veut appliquer une vision littérale et rétrograde de l’islam, il ne souhaite pas forcément l’imposer aux autres.

C’est seulement la mise en oeuvre de cette vision intégriste dans l’espace publique qui devient source de tensions et de possible radicalisation.

Contre ces sources auxquelles s’abreuvent les manipulateurs, prédicateurs et recruteurs de la jeunesse française comme Canadienne que fait-on ?

Je crains que, ne comprenant pas exactement la nature de ce danger parce que l’on n’a pas pris le temps de réellement l’étudier, on fasse l’impasse sur la source même du mal et que l’on se concentre sur ces effets.

Une erreur courante quand il s’agit de vouloir agir vite plutôt qu’agir bien.

Radicalisation « en grappe »

On apprenait cette semaine par Radio-Canada qu’un septième jeune avait quitté le Canada en janvier pour rejoindre la Turquie et se rendre donc très vraisemblablement en Syrie.

Comme plusieurs autres, il aurait étudié au collège Maisonneuve et était inscrit à des ateliers en lien avec le Centre culturel islamique de l’Est de Montréal dirigé par Adil Charkaoui.

On assiste ici manifestement à un cas de radicalisation de groupe ou « en grappe », c’est-à-dire de plusieurs individus à la fois à travers des liens étroits.

Dans ce genre de cas, nul besoin d’être devin pour comprendre qu’il y a une raison bien précise pour laquelle plusieurs jeunes gens avec autant de points communs se sont radicalisés et sont partis en Syrie.

Mais la réponse n’est pas toujours unique et bien souvent plusieurs facteurs président aux schémas de radicalisation.

Compte tenu du caractère criminel de ce dossier, c’est à la police qu’il revient de colliger tous les éléments concernés pour essayer de comprendre ce qui s’est passé.

Il faudra immanquablement retracer les parcours de ces jeunes ces derniers mois et peut-être ces dernières années, mais nul doute que l’entourage proche, que ce soit au niveau de l’environnement scolaire ou associatif, sera scruté avec la plus grande attention.

Déontologie, beaucoup de plaintes peu de décisions.

Une affaire impliquant un policier de la SQ qui aurait tenu des propos racistes envers un individu arrêté met en avant un des particularismes du système déontologique Québécois et rappelle dans le même temps une constante du système policier.

On nous informe en effet que, pour une fois et compte tenu de la gravité des propos, le commissaire à la déontologie s’est abstenu d’utiliser la procédure de conciliation qui est habituellement présentée aux plaignants comme quasiment obligatoire.

Lorsque, en 2013, j’ai travaillé sur ce sujet et étudié des centaines de dossiers de plaintes, j’ai relevé que pour 2008-2009 (dernière année statistique complète du comité), près de 39% des dossiers étaient traités par le commissaire au moyen de la procédure de conciliation.

Pour tous les plaignants avec qui j’ai pu parler, cette mesure constituait un passage obligé et celui ou celle qui refusait de s’y soumettre pouvait voir son dossier classé par le commissaire.

Une avocate spécialiste du droit disciplinaire que j’avais alors consultée avait été très étonnée de ce recours systématique à une telle procédure qu’elle n’avait jamais vu être appliquée avec autant de zèle dans les ordres professionnels où elle opère.

Ainsi, le citoyen qui dépose une plainte contre un policier se présentera le plus souvent seul à une rencontre où le policier sera accompagné de son avocat ou d’un représentant de son syndicat.

Une situation qui conduit à une entente dans 80% des cas et donc à un règlement « amiable » qui ne conduira à aucune sanction ni trace au dossier disciplinaire du policier.

Quand on sait que pour 2008/2009 ce sont 54,4% des dossiers qui ont été classés par le commissaire après enquête préliminaire, on comprend que ce 80% de « réussite » en conciliation conduit à ce que l’immense majorité des dossiers ne terminent pas au comité de déontologie.

En fait, ce sont plus de 90% de ces dossiers qui s’arrêtent au bureau du commissaire sans jamais aller au comité et donc, ne font l’objet d’aucun jugement.

Un pourcentage prudent puisque pour 2012/2013 ce sont seulement 61 dossiers sur 2159 plaintes qui sont arrivés sur le bureau du comité. Je vous laisse faire le calcul !

Un chiffre qu’il faut peut-être corréler avec celui des 80% à 90% de policiers qui refusent de collaborer – ils en ont le droit – avec le commissaire à la déontologie, ainsi que me l’avait confirmé sa responsable des communications.

De quoi s’interroger sur l’efficacité de ce système vers lequel on nous renvoie à chaque incident mettant en cause un policier.

Vivre debout tous ensemble, réponse à Mathieu Bock-Côté.

Mon cher Mathieu,

Laisse-moi tout d’abord te dire toute l’amitié et le respect que j’ai pour ton intelligence, ta verve et ton enthousiasme à défendre, sans jamais faiblir, la cause indépendantiste pour laquelle j’ai moi aussi les yeux de Chimène.

Ta chronique relative aux causes qui conduisent certains jeunes à embrasser une vision radicale de l’Islam m’a interpellé à plusieurs titres.

Parce que je ne partage pas ton point de vue et surtout parce que je me suis déjà prononcé sur la question, je me sens le devoir de faire suite, en toute amitié, à ton article.

Je crois en effet que ton raisonnement, peut-être troublé par le prisme du modèle de société dont tu voudrais qu’il soit celui d’un Québec indépendant, s’égare sur plusieurs points.

Le premier étant que tu sembles placer à même hauteur d’analyse la situation au Québec et de la France en parlant d’un même élan des propos de monsieur Haroun Bouazzi, président de l’AMAL et des réactions des élèves de certains collèges ou lycées français à la demande de minute de silence en mémoire des victimes des attentats de la semaine passée.

Ce n’est pas à toi que j’apprendrais combien le Québec et la France sont des sociétés distinctes et je ne me m’avancerai pas plus sur le sujet tant je suis convaincu que tu connais aussi bien l’une que l’autre.

Je crois cependant qu’il faut avoir mis, au moins une fois, les pieds dans une banlieue française pour savoir exactement de quoi il en retourne ou tout au moins s’être frotté à cette réalité pour en mesurer plus finement les contours.

Paupérisation, isolement hors des grands centres urbains (en soixante-dix ans la sociologie de Paris est passée de 70% d’ouvriers dans le centre de Paris à l’exact inverse, soit 70% de cadres supérieurs dans Paris en 1990), absence de perspectives professionnelles et chances inégales sur le marché du travail sont les maitres mots de la situation.

En 2008, les immigrants ayant un diplôme de l’enseignement supérieur ont un taux de chômage pratiquement trois fois supérieur aux autres actifs du même niveau.

Les banlieues sont en pleine ghettoïsation et nul ne peux nier l’existence d’une fracture sociale qui témoigne de l’échec de la politique d’immigration et du concept d’intégration, dont on ne peut faire porter toute la responsabilité aux seuls immigrants.

Il faut bien avoir connu la politique française d’immigration, la politique de la ville ou encore la façon dont sont gérés les enjeux de justice et de police dans les zones défavorisées autour de Paris depuis les années 1980 pour comprendre que ce sont les responsables politiques français qui portent l’immense partie de la responsabilité de cette situation.

Il faut avoir assisté à la lente asphyxie autarcique des banlieues abandonnées par des politiques de la ville ineptes, ou qui changeaient d’orientation tous les deux ans, et à leur abandon aux mains de bandes criminelles de plus en plus organisées qui en ont fait, lentement mais surement, des zones de non droit.

Certes, ce sont les enfants des immigrants de la première génération, entre autres, qui se sont rendus coupables des comportements délinquants qui ont conduits à la mise en coupe réglée des citées et ils sont aussi ces dealers et ces trafiquants dans une proportion qu’aucune statistique ne vient cependant préciser.

Mais vois-tu, la grosse différence entre ce qui se passe dans une banlieue où un adolescent emprunte le mauvais chemin et ce qui arrive de la même façon dans le 16ème arrondissement de Paris, c’est que les habitants du 16ème peuvent, eux, compter sur l’ensemble de la panoplie des outils de l’État et de la ville pour « rattraper » le jeune, le mettre en foyer ou même le laisser faire une première rencontre avec la police dans des conditions souvent moins « rudes » que dans les cités.

Car, dans les banlieues françaises la situation est toute autre.

En 1983, la marche des « beurs », ce qu’on a nommé le mouvement « black blanc beur », fait traverser la France à plus de 100.000 jeunes de quartiers difficiles qui arrivent à la Bastille au son de slogans comme « nous voulons être français » ou encore « Liberté, égalité, fraternité ».

Que se passe-t-il alors ?

Rien…

Ou plutôt une récupération politique minable de la volonté d’intégration de cette jeunesse à qui on offrira une belle association, « SOS-RACISME » qui ne sera en fait qu’une façade derrière laquelle on tentera de cacher la misère des cités sans absolument rien y changer.

Bientôt, l’antiracisme deviendra simplement un slogan « Les potes », inventé par les amis de la Mittérandie (le publicitaire Jacques Séguéla et Bernard Henri-Lévy) mais rien ne sera fait sur le fond et tous ceux et celles qui auront rejoint les mouvements socialistes de l’époque par ce biais en seront pour leurs frais.

En quelques belles phrases, quelques slogans, on a fait croire à tout le monde que les jeunes des banlieues étaient importants pour la République et que leur message avait été entendu alors qu’en fait il avait été détourné à des fins politiciennes.

Trente-cinq ans plus tard, certains Préfets de police ou certains maires interdisent l’entrée de leurs banlieues aux policiers afin d’éviter des affrontements qui sont autant de mauvais points pour les statistiques que de taches dans les dossiers de réélections des élus.

On tentera bien d’acheter la paix sociale en envoyant les jeunes délinquants au bord de la mer ou en payant les « grands frères » pour essayer de raisonner les plus jeunes, mais l’histoire est déjà en route et la banlieue est déjà devenue, dans certains endroits, une « zone de non droit » !

Voici ce que l’élu socialiste Malek Boutih, chantre de « SOS RACISME » et acteur important de l’époque, dit de la situation après les attentats : « Au sein du PS, je serai désormais sans concession avec les élus corrompus qui passent des deals avec les voyous et les communautés par électoralisme. Il faut qu’on fasse le ménage dans nos rangs. Nous ne pouvons plus laisser prospérer les supermarchés de la drogue dans nos cités dont on voit qu’ils entretiennent des filières où gangsters et islamo-nazis se donnent la main. »

Les citoyens des banlieues ont-ils les mêmes droits et le même service de l’État dans une zone de non-droit qu’en plein coeur de Paris ?

Les jeunes ont-ils plus de chance de glisser vers la violence, la criminalité, puis la radicalisation dans ces circonstances dans ces conditions ?

La réponse me semble évidente.

C’est donc, mon cher Mathieu, le postulat même de ta chronique qui pose problème : tous les citoyens ne sont pas égaux devant la loi en France et tous n’ont pas un accès identique à la République qui n’a pas été capable de mener à bien l’essentiel de sa mission d’intégration.

Voilà une partie du problème et qui n’excuse évidemment en rien les actes criminels dont les auteurs doivent rendre compte sans aucune circonstance atténuante.

Rappeler un contexte social ou des facteurs facilitant les dérives sectaires ou radicales, ce n’est pas se flageller, ni se mettre à genoux, c’est ouvrir les yeux pour ne pas toujours s’en tenir aux conséquences en refusant de regarder une partie des causes.

Je précise ici que nous ne parlons pour la France que d’une portion du problème qui englobe évidemment des paramètres plus complexes comme les questions de géopolitique ou de politique internationale.

Enfin, je ne parviens plus à te suivre du tout quand tu dis que :
« L’islamophobie est un mal imaginaire ».

Dire qu’il n’existe aucune islamophobe en France revient à dire qu’il n’y a aucun racisme dans ce pays où un parti d’extrême droite s’approche désormais de la présidence.

Mais c’est déjà là un autre débat qui nous éloigne de la discussion principale : « fracture sociale, à qui la faute. »

En raison des arguments ci-dessus et de mon expérience dans les quartiers difficiles de Paris ou les banlieues, je dis sans hésiter que la faute en revient en grande partie aux politiciens qui ne voyaient pas plus loin que les 7 (puis 5) ans de leurs mandats de présidents et aux maires qui ont cru pouvoir acheter  bon prix la paix sociale.

Je dis sans hésiter que les jeunes des cités avaient plus besoin d’aide et de soutien de la part de la République que de les enfermer dans des ghettos de violence, de trafics et de drogue sans aucun contrôle de l’État ou de la Loi.

Parce que là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de justice et là où il n’y a pas de justice, il n’y a pas de société et donc plus de contrat social.

C’est ainsi, qu’en France, le fondamentalisme s’est installé sur ce terreau fait de carence de l’État et de déréliction.

Y pousser certains jeunes vers la violence terroriste était alors un jeu d’enfant.

Je laisse le mot de la fin à l’abbé Pierre qui résume tout cela mieux que moi :

« L’intégrisme est un refuge pour la misère parce qu’il offre un sursaut d’espérance à ceux qui n’ont rien. Que leur mal disparaisse, et l’intégrisme perdra ses troupes. »

Texte paru en janvier 2015 au JdM

Le piège de la loi anti-pourriel

La loi anti-pourriel entrera en vigueur le 1er juillet.

Paradoxalement cette loi sera l’occasion pour certains de tenter de vous escroquer !

En effet, la loi oblige à obtenir un consentement pour pouvoir envoyer des courriels commerciaux ou de sollicitation, ce qui oblige les compagnies desquelles vous recevez déjà de tels courriels à vous envoyer un message dans ce but.

Ce message sera souvent un hyperlien sur lequel vous devrez cliquer pour confirmer votre accord.

Et c’est justement sur ce point que joueront les escrocs du web !

Misant sur le fait que les gens sont habituellement moins méfiants quand ils pensent recevoir un courriel d’une personne ou entité commerciale connue, ce sera pour eux le moyen pour vous faire parvenir un hyperlien pointant vers un virus ou un logiciel espion.

Sans compter avec ceux qui tenteront, à cette occasion, de récupérer vos données personnelles.

Avec l’afflux de courriels qui vont nous parvenir de la part de sociétés qui souhaitent se mettre en conformité avec la loi, il faudra donc se montrer vigilant.

Il n’y pas de méthode parfaite pour vous protéger de ces escrocs, si ce n’est de faire appel à votre bon sens.

Ne cliquez jamais sur un lien d’une compagnie que vous ne connaissez pas et si vous recevez une sollicitation pour continuer à donner votre accord à recevoir des courriels de telle ou telle compagnie, assurez-vous tout simplement que vous receviez déjà des courriels de cette société.

Il n’y a pas de meilleur moyen pour les escrocs que de se cacher derrière les situations « légales » ou des circonstances officielles.

Ne l’oubliez pas et ne perdez jamais votre « gros bon sens ».

– Paru au JdM le 25 juin 2014