Profilage racial en techniques policières ?

[Cet article est une exclusivité]

La race et les groupes ethniques

Au Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, sur le campus de Rouyn-Noranda, on a une façon d’enseigner la criminologie aux jeunes élèves policiers qui ressemble étrangement à du profilage racial.

Sous le titre, plutôt frappant de « La race et les groupes ethniques », le cour intitulé criminologie et travail policier qui est dispensé aux élèves de première année, contient de bien curieux propos sur les « noirs, les autochtones et sur d’autres groupes d’immigrants » et les types d’infractions qui seraient commises par ces groupes de personnes.

Un contenu de cours plutôt surprenant.

Sur le document de cours, auquel j’ai eu accès, on peut lire ce qui suit (présentation identique au texte du cours) :

– certaines origines ethniques privilégieraient certains types d’infractions plutôt que d’autres. Comme par exemple, les noirs commettent plus de crimes que les blancs et ont une criminalité de violence plus marquée (meurtres, vols avec violence, voies de fait, agressions sexuelles), chez les blancs, il s’agit plus d’une criminalité comme usage de faux, conduite en état d’ivresse, IPE [Introduction Par Effraction NDLR] alors que chez les italiens c’est plus la mafia, chez les asiatiques ce sont les triades (crime organisé), les irlandais (le terrorisme… pressions politiques par rapport à la Grande-Bretagne), les chinois (infanticides à cause d’une politique gouvernementale).

– les minorités ethniques ont tendance à se regrouper pour posséder un certain pouvoir (ex : quartier de la petite Italie à Montréal, quartier parc extension, quartier chinois…).

Évidemment, on ne peut qu’être frappé par la caricature des propos et les raccourcis taillés à la hache qui donnent une image particulièrement négative des minorités ethniques.

Rappelons que ce cours est le premier contact avec la criminologie pour des apprentis policiers âgés seulement d’une vingtaine d’années.

Une maladresse, mais une mise en contexte selon la professeure

Interrogée sur le contenu de son cours, la professeure, et coordonnatrice du programme de criminologie, reconnait que le texte est  » ordinaire et maladroit », mais m’explique qu’elle s’est inspirée de différentes sources reconnues dans le milieu de la criminologie. Elle insiste sur le fait que le contenu du document est expliqué et mis en perspective par elle pendant son cours, mais aussi par d’autres enseignants dans d’autres matières comme la sociologie. Elle m’explique aussi que les facteurs qui favorisent de tels résultats (familiaux, économiques, géographiques…) sont expliqués aux élèves.

Il n’en reste pas moins que les propos sont choquants et conduisent inévitablement à la stigmatisation des groupes visés et en particuliers des gens de race noirs qui sont décrits dans ce texte comme des criminels violents et des agresseurs sexuels en puissance.

Il est en effet pour le moins surprenant de livrer ainsi à de jeunes étudiants policiers, qui en sont encore à construire leur corpus éthique et moral, des informations aussi connotées, pour ne pas dire brutales, qui ne vont pas manquer de frapper leurs esprits.

Des informations Étasuniennes vieilles de près de 50 ans.

Ainsi que me l’a indiqué la professeur du Cégep de l’Abitibi-Temiscamingue, certains des éléments cités dans son document proviennent en effet de deux ouvrages : Criminologie générale de Gariépy et Rizkalla chez Modulo éditeur et du livre de Marc Ouimet, Facteurs criminogènes et théories de la délinquance, paru aux Presses de l’université de Laval.

Cependant, la lecture des textes en question révèle que les informations de ces ouvrages concernent les États-Unis et que les statistiques auxquelles se réfèrent la professeure dans le Criminologie générale de Gariépy et Rizkalla, proviennent du FBI et datent de… 1966.

Enfin, c’est à signaler, le Criminologie générale de Gariépy et Rizkalla relève en effet dans le tableau utilisé comme source par la professeure que certains types de délits violents ou sexuels sont proportionnellement plus le fait des individus de race noire. Ce n’est cependant pas le cas de tous les délits sexuels, puisque les délits sexuels mineurs sont majoritairement le fait des blancs.

Nous sommes donc dans ce tableau, même aux États-Unis en 1966, bien loin de l’image du noir violeur sanguinaire face au profil du blanc légèrement escroc ou conduisant en état d’ivresse…

Interrogé au sujet de la collecte d’informations ethniques ou raciales, Statistique Canada m’a apporté la réponse suivante : « Nous ne captons aucune information liée au statut d’immigrant ni à l’origine ethnique dans nos enquêtes auprès des services policières, des tribunaux juridiques, et des services correctionnels. »

On ne peut pas être plus clair.

Un contenu qui surprend et choque d’autres professeurs.

Je suis entré en contact avec d’autres criminologues qui enseignent en techniques policières au Québec, qui m’ont fait part de leur étonnement, certains de leur malaise même, devant la formulation employée dans ce cours.

Les professeurs interrogés s’étonnent de la façon abrupte dont les informations sont présentées et me disent qu’ils n’auraient en aucune façon fait leur propre cours ainsi.

L’un d’entre-eux m’explique qu’à son avis, cette formulation risque « d’encourager les préjugés » de la part des futurs policiers.

Ayant pu avoir accès, par des sources, au contenu des cours d’autres Cégep au Québec, j’ai pu constater que, si des notions telles que « Certaines ethnies privilégieraient certains types d’infractions plutôt que d’autres » figurent dans certains cours, elles y sont introduites au conditionnel et avec des précautions bien plus grandes qu’à Rouyn-Noranda.

Un cours qui pose beaucoup de questions

Le cours de criminologie est un module de 45 heures dispensées sur la première année d’étude au Cégep et la partie réservée aux facteurs criminogènes n’est en général que de quelques heures sur l’ensemble. Sur un document de cours complet qui peut faire plus de cinquante pages, la partie sur les facteurs ethniques ne fait tout au plus qu’une demi-page.
C’est dire si, malgré la volonté de mise en contexte, le temps est limité pour « amortir » l’impact de ces propos.

Les cours sont rédigés par les professeurs eux-mêmes dans le respect d’un plan-cadre  comportant des éléments de compétence décidés par le ministère. Seule l’évaluation des professeurs permet de juger en partie de leur travail, mais les notes de cours ne sont pas soumises à un contrôle pédagogique organisé pour s’assurer de leur niveau ou de leur validité.

Une absence de contrôle pédagogique qu’il serait peut-être utile de corriger…

Profilage racial dès le Cégep ?

Pour avoir longuement discuté avec elle, il semble clair que la professeure du cours de criminologie de Rouyn-Noranda n’avait pas d’intention malveillante en rédigeant ce cours tel qu’elle l’a fait.

Il n’en reste pas moins qu’un tel contenu, qui n’a semblé heurter personne au sein de l’établissement, ne peut que marquer de façon extrêmement négative les esprits influençables des jeunes élèves du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, qui sont les policiers de demain.

De plus, comment ne pas faire le lien entre la nature de cet enseignement et les questions de profilage racial qui reviennent régulièrement hanter les pratiques policières modernes ?

Pendant mon enquête sur ce sujet, on m’a informé que le contenu du cours allait être revu et modifié au Cégep de Rouyn-Noranda.

Pourtant, on ne peut s’empêcher de se demander combien de jeunes policiers sortant de ce Cégep dans quelques années iront enfiler leur uniforme de patrouilleur en ayant encore à l’esprit le fait que « les noirs commettent plus de crimes que les blancs et ont une criminalité de violence plus marquée (meurtres, vols avec violence, voies de fait, agressions sexuelles) ».

Le document :

Capture d’écran 2014-04-06 à 23.09.55

– Paru le 4 avril 2014 sur mon blogue du JdM

Brutalité flagrante

Comme nous en avons l’habitude désormais, la manifestation de cet après midi s’est terminée par divers incidents et quelques arrestations.
Le SPVM, fidèle à sa méthode d’intervention a procédé à quelques charges en vue de disperser la foule.
Il y a eu quelques arrestations, mais aussi quelques blessés.

Un incident en particulier a retenu mon attention, c’est celui de cet homme blessé à la tête.
Interrogé sur la nature de cette blessure, le SPVM répondait ceci par l’intermédiaire de son compte Twitter :

Capture d’écran 2014-04-03 à 22.19.16

Ainsi, selon la police, il ne ferait aucun doute que l’homme aurait été blessé par un projectile qui viendrait probablement des manifestants…

Pourtant, plusieurs vidéos de très bonne qualité, ni tronquées ni partielles, viennent éclairer cet incident sous un jour très différent et démontrer plutôt que l’homme a été bousculé par un policier lors d’une charge.


(©vidéo 99% Média)

On voit clairement que l’homme a été heurté puis poussé par dessus son vélo avant de heurter le sol lourdement.

À la lumière de ces éléments, pour éviter que tout doute subsiste sur les circonstances de cet incident, le SPVM devrait immédiatement annoncer l’ouverture d’une enquête interne.

Vu le nombre d’incidents les années précédentes, le directeur lui-même devrait afficher cette volonté de transparence.

Personne ne peut dire que cette homme a été blessé par des manifestants, la lumière doit être faite sur cette affaire pour éviter que la défiance ne s’installe plus encore dans l’esprit des gens.

Il est temps…

Ci-dessous, la séquence en quelques images :

L’homme ne fait que se trouver sur le passage du policier.

L’homme est poussé au sol.

L'homme chute, tête vers le sol, qu'il va heurter violemment...

L’homme chute, tête vers le sol, qu’il va heurter violemment…

CIA, l’État dans l’État.

Ce n’est pas vraiment une surprise, même si c’est une confirmation attendue par beaucoup dans le monde du contre-terrorisme.

La Commission du renseignement du Sénat vient de confirmer dans son rapport de plus de 6000 pages que la CIA a tout fait pour dissimuler la réalité de ses opérations de torture dans la tristement célèbre « guerre au terrorisme » menée par le gouvernement des États-Unis depuis le 11 septembre 2001.

Ces derniers temps, plusieurs informations filtraient sur le fait que l’agence de renseignement avait pu chercher à contrecarrer l’action de la Commission et surtout, vers la fin, savoir quelles pourraient être les conclusions de ce rapport.

Personnellement, en tant qu’ancien officier de la lutte antiterroriste et aussi ancien membre d’une agence de renseignement (DST, contre-espionnage français), je ne suis absolument pas surpris par le dénouement de cette affaire.

Il est maintenant connu du public que la CIA a mené toutes sortes d’opérations en violation des règles internationales les plus élémentaires. Est-ce une nouveauté ? Non, bien entendu quand on connait le rôle de l’agence dans des dizaines de coups tordus de « haut niveau » en Afrique ou en Amérique latine notamment.

Ce qui est nouveau, en tout cas le fait que ce soit révélé, c’est que l’agence se soit livrée à ces actions hors de tout contrôle et en dissimulant la réalité aux plus hautes instances gouvernementales américaines.

Ne nous voilons pas la face : les agences telles que la CIA existent pour que des pays démocratiques puissent mener des opérations illégales et contrevenir à leurs propres lois, ainsi que celles des autres.
Mais la règle de ces services a toujours été celle de la loyauté vis-à-vis du pouvoir et surtout de rendre compte aux autorités du niveau auquel ces actions se sont rendues.

Or, la CIA vient de briser cette dernière règle, cette ultime limite (on ne parle même pas de moralité ici) qui maintenait un semblant de responsabilité politique dans les actions menées.

Quand, en 1985, la DGSE s’est commise dans l’attentat contre le Rainbow Warrior, malgré les premières dénégations et tentatives de couvrir l’affaire le gouvernement français a été contraint de porter l’odieux de cette action, ce qui a conduit à la démission du ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu.
Bien entendu, François Mitterrand, alors président de la République, avait autorisé cette opération.

Il en allait ainsi jusqu’à maintenant lorsqu’un pays prenait le risque de s’affranchir des règles en lançant ses services dans des actions illégales.

On comprends désormais que le États-Unis ont passé un cap irréversible dans la perte de contrôle de leurs propres structures qui s’autonomisent et n’agissent plus sous la responsabilité de la plus haute autorité politique du pays, mais selon leurs propres règles et leurs propres modèles.

La CIA, tout comme Fenrisúlfr, le loup géant de la mythologie nordique, a donc brisé les chaînes qui retenaient encore quelque peu ses actions et est donc devenue un monstre totalement hors de contrôle.

J’aurais voulu terminer cette chronique sur une note positive, mais malheureusement, quand on analyse cette situation en regard des autres activités de renseignement des services Étasuniens, on peut penser que nous ne sommes guère bien loin du Ragnarök, la fin du monde prophétique de la mythologie nordique, où le Fenrisúlfr finira par dévorer le dieu Odin, avant d’être tué par le discret Vidar, fils d’Odin.

– Paru le 2 avril 2014 sur le JdM

Terrorisme : jouer avec le feu ?

La défense de Djokhar Tsarnaev, accusé de l’attentat du marathon de Boston en 2013, avance le fait que le FBI aurait tenté de recruter son frère Tamerlan, ce qui aurait précipité leur action terroriste.

S’il y a fort à parier que l’accusation balayera cet argument du revers de la main, il n’en reste pas moins que la question est intéressante du point de vue de la conduite des opérations antiterroristes de la part des services américains.

On conviendra évidemment que les deux frères ne sont pas devenus des criminels parce que l’un ou l’autre aurait parlé avec le FBI. Il s’agit là d’un argument de prétoire, sans grand intérêt…
Mais question que cela pose est plutôt de savoir si ce service est passé, ou pas, à côté de la menace que les deux frères représentaient dans un curieux paradoxe voulant qu’ en cherchant à détecter des terroristes ils n’avaient pas vu que les deux frères étaient justement des clients de choix.

On peut se surprendre de cela, mais cette situation n’est pas la première dans l’histoire des services antiterroriste aux USA, ni ailleurs. Les services français par exemple, malgré leur longue expérience dans la détection des individus radicalisés, n’ont pas compris que Mohamed Merah était bien plus impliqué dans la mouvance islamiste radicale qu’ils ne le pensaient.
Une erreur qui vaut maintenant à ce service d’être sous le coup d’une enquête pour ce « loupé » qui ne peut s’expliquer que par un certain aveuglement dans une démarche de recrutement d’une source potentielle.

Est-ce l’erreur commise par les services américains ?

C’est fort possible tant il n’est pas rare que cherchant l’ennemi au loin, on ne se rende pas compte qu’il se trouve en réalité sous nos yeux…

 

– Paru sur le JdM le 1 avril 2014