SPVM : dérapage verbal ou état d’esprit ?

JE VAIS T’ATTACHER À UN POTEAU

Qu’avait en tête le policier du SPVM qui a menacé le sans-abri de l’attacher à un poteau pendant une heure ce 2 janvier 2014, alors que la température avoisinait les -30 et que l’homme était en t-shirt dans la rue, quêtant avec un gobelet à la main ? Bien qu’ayant proposé son aide et incité le sans-abri à se calmer (l’homme ne semble pas menaçant face au policier nais la vidéo ne montre qu’une courte partie de la situation) le policier se laisse soudainement aller à une menace qui semble sortir de nul part !
Certains avancent le fait qu’il se soit agit d’une « stratégie » de communication verbale agressive afin de pousser l’homme à réagir et que le commun des mortels, qui ne connait pas le quotidien des policiers, n’est pas apte à comprendre.
D’autres expliquent qu’à court d’arguments et face à un individu qui aurait été agressif auparavant, le policier se soit laissé aller à un dérapage verbal qui ne serait rien d’autre qu’une malheureuse erreur d’appréciation.

Notons que le SPVM a rapidement et clairement dit que ces propos étaient « inexcusables et inexplicables ».

UNE SUITE DE DÉRAPAGES ISOLÉS

Si seulement cette affaire avait été la première depuis longtemps et si les cas de « dérapages isolés » de la part de policiers du SPVM ne s’étaient pas accumulés ces dernières années, il n’y aurait certainement pas lieu de faire plus de cas de cette histoire et nous aurions pu considérer cela comme un incident de parcours qui mérite certainement une sanction mais sûrement pas un lynchage médiatique.
Mais voilà, cet incident n’est malheureusement pas un cas isolé et surtout, il vient résonner de bien étrange façon aux oreilles de ceux et celles qui suivent de près le travail policier et s’intéressent, comme moi, aux affaires policières.
Parce qu’en réalité, si l’on peut-être à bon droit choqué par les propos de ce policier, ce qui est finalement le plus surprenant c’est que lorsqu’un citoyen – celui qui le filme – vient lui dire que ce qu’il dit est inacceptable, l’agent n’a pas l’air troublé le moins du monde et écarte l’importun en lui disant qu’il s’agit d’une intervention de police.
Bien entendu, on ne peut s’empêcher de penser à l’agente 728 poivrant généreusement des citoyens qui l’importunaient, mais ne se montraient visiblement pas violents, sous les yeux de ses collègues de travail.

Un autre dérapage isolé pour lequel le DPCP décidera qu’il n’y avait pas matière à poursuites, comme dans plus de 99% des cas. (Ce chiffre n’est pas pris au hasard, il est le fruit du calcul du nombre d’enquêtes indépendantes entre 1999 et juin 2003 et des poursuites engagées).

LE RESPECT ET LA SÉCURITÉ

La question a son importance, s’agit-il vraiment d’un dérapage verbal ou une telle façon de s’exprimer face à un sans-abri, un exclu, un sans-titre ou un carré rouge est-elle entrée dans les habitudes de certains policiers ?

Au delà de la condamnation plutôt rapide hier des propos du policier par le SPVM, voilà vraiment la question à laquelle il faudrait que ce service et son directeur, apportent une réponse rapide et claire.
Oui, on peut comprendre que dans certaines circonstances plutôt pénibles, certains policiers fassent les mauvais choix d’actions ou de paroles car après tout ils sont humains… ce qui ne doit toutefois pas les dédouaner d’une sanction comme c’est le cas pour quiconque commet une faute ou un manquement dans une profession réglementée.
Mais si, comme beaucoup le prétendent et comme pourraient le laisser supposer les différents cas des derniers mois, le mal était plus profond ?
Si réellement, « les crottés » ne méritaient pas le respect pour une part importante des policiers – je ne dis pas tous – et si cette dévalorisation des « sous citoyens » était un réflexe conditionné par une certaine mentalité ?

Si tel était le cas, comment devrions-nous regarder les dossiers des sans-abri tués par des policiers alors qu’ils se montraient menaçants ou pas, exacto à la main, comme ce fut le cas dans l’affaire de Mario Hamel et Patrick Limoge ?

Comment devrions-nous analyser à l’aune d’un tel raisonnement cette séquence de moins de deux minutes qui a menée à la mort de deux hommes dont l’un n’avait absolument rien à voir avec l’action ?

Pourrions-nous oser nous poser la question de savoir combien vaut la vie d’un sans-abri pour certains policiers ?
Et je dis bien certains, car je sais qu’il y en a beaucoup qui consacrent pleinement leurs heures de travail et parfois leur temps libre à aider leurs concitoyens et porter assistance aux plus démunis.

ACCIDENT OU ANCIENNE PRATIQUE POLICIÈRE ?

Vous aussi, vous pensez qu’il est incroyable que certains membres des forces de l’ordre puissent accorder moins d’importance à la sécurité ou la sauvegarde de tel ou tel individu parce qu’il est un suspect, un criminel ou un sans-abri ?

Moi aussi je veux le croire, parce que je ne peux me résoudre à penser qu’un tel raisonnement puisse avoir contaminé à ce point les garants de l’ordre public et les protecteurs et protectrices des citoyens.

Mais force est de reconnaître qu’il devient, après chaque incident de la sorte, de plus en plus difficile de garder intacte cette confiance.

Et cela est d’autant plus difficile quand on lit ce texte tiré du résumé des faits qui se sont déroulés dans la ville de Lac Brôme et qui ont conduits à une décision de justice datant de 1998 :
(L’homme en question est un suspect dans une affaire de cambriolage)

Alors qu’il n’est plus que légèrement vêtu, plein d’éraflures, d’ecchymoses, on le conduit en automobile dans un endroit isolé où on l’attache à un poteau de métal près d’un chemin de gravier très peu fréquenté.  Il fait près de -25° Celsius.  On vient le chercher une heure, une heure trente plus tard.  Le jour se lève, il peut être environ 6 h. […]  Ils le gardent cependant en cellule au sous-sol jusqu’à 19 h.  À cette heure, le défendeur Thireau le conduit dans une auto-patrouille dans un petit chemin et lui dit:  «Si je te vois une autre fois, je vais te tuer.»

Espérons que ces faits aussi soient restés des actes isolés et que l’un n’ait vraiment rien à voir avec l’autre…

– Paru au JdM le 3 janvier 2014

Le policier au sans-abri « Je vais t’attacher à un poteau »

Une vidéo au contenu assez stupéfiant circule sur le web depuis quelques heures.

Il s’agit d’une conversation captée le 2 janvier 2014 aux abords du métro Jean-Talon et on y voit, par une température frisant les moins 30, un sans domicile fixe qui fait face à un policier du SPVM.

On y entend clairement le policier, malgré le bruit du vent dans le micro, répéter à l’homme que si il ne se calme pas, il va « l’attacher à un poteau pendant une heure ».

Tandis que le SPVM vient d’annoncer la création d’une unité spéciale destinée à veiller sur les sans-abri durant les périodes de grand froid, voici une situation qui pose de nombreuses questions sur la façon dont certains policiers considèrent qu’ils doivent traiter les sans-abri.

Qu’on ne vienne pas me dire que nous n’avons ici qu’une partie de la situation, car si c’est certainement exact, rien ne pourra venir  justifier de tels propos dans la bouche d’un policier qui est censé soit réprimer un délit en agissant de façon professionnelle, soit porter assistance à une personne qui est manifestement – même si elle présente peut-être certains signes d’agressivité – en situation de détresse.

Or, celui ou celle qui me dira que ce qui s’est peut-être produit avant justifie les propos du policier, devra m’expliquer de quelle façon et pourquoi un policier peut se permettre de menacer un citoyen manifestement en état de détresse de « l’attacher une heure à un poteau » par moins trente degrés !

J’ai vu, entendu et constaté beaucoup de bonnes et de mauvaises choses depuis que j’ai commencé à m’intéresser au travail des forces de l’ordre au Québec, mais devant une telle situation, je suis estomaqué par le fait que ce policier puisse tenir de tels propos et surtout, lorsqu’il est interpellé par celui qui le filme, qu’il ne semble manifester aucune gêne à traiter de la sorte un citoyen.

Car, peut-être faut-il le rappeler, un sans-abri ou une personne qui a des troubles mentaux RESTE, quoi qu’il dise ou fasse, un être humain qui doit être traité avec professionnalisme et respect de la part des policiers.

Je suis outré et scandalisé par ce que je viens de voir et d’entendre et j’espère que le SPVM va réagir rapidement et prendre les mesures qui s’imposent face à cette situation indigne.

J’ai pris contact avec le responsable des communications du SPVM, qui m’a dit avoir vu cette vidéo qui est actuellement entre les mains du commandant du poste de quartier du policier concerné.
On me dit qu’un suite rapide sera donnée à cela.

Je l’espère car, comme dans le cas de l’agente 728, il en va de l’intérêt de tout un service que de ne pas laisser quelques moutons noirs salir l’image d’un corps de police et toute une profession.

– Paru au JdM le 2 janvier 2014

Des « facteurs humains » ont tué Fredy Villanueva

LA BONNE INTENTION

J’ai lu le rapport de 142 pages deux fois.
Je suis ensuite revenu à de nombreuses reprises sur certaines parties du document, tentant de trouver le bon angle, la bonne façon d’en dresser un portrait juste et équitable mais qui, dans le même temps, éclaire autant que possible les propos du coroner André Perreault.

Il faut tout d’abord souligner la bonne volonté du coroner, dont on sent qu’il a voulu bien faire dans tous les axes de son travail et même sur le déroulement de son enquête dont il a éprouvé le besoin d’expliquer qu’elle avait été marquée par des évènements qui avaient peut-être pu teinter son jugement.

Malheureusement, cette volonté de tout aborder en voulant « ratisser large » ne donne pas le résultat attendu.
En effet, le coroner André Perreault nous livre au final un document qui oscille entre une prise de position et son contrepoint systématique, entre un avis dans un sens et sa pondération dans l’autre, entre la responsabilité des jeunes et celle du policier Lapointe.

Ainsi, si il aide à comprendre le déroulement des faits pour ceux qui ne se seraient pas déjà penchés sur le sujet, ce rapport ne trace finalement pas clairement la ligne des responsabilités.

JOUÉ D’AVANCE

J’ai renoncé à refaire ici l’histoire de cette affaire, parce que tout – et son contraire – a déjà été dit mais aussi et surtout parce que l’on peut faire dire ce que l’on veut à ce rapport.
Je note tout de même ce point qui doit être crucial pour la famille Villanueva et ses défenseurs : personne n’a tenté d’étrangler le policier Lapointe ou d’attenter à la vie de sa partenaire.

Je ne referai pas plus l’analyse de ce qui s’est passé au moment où le policier Lapointe a fait feu pour la bonne et simple raison que là n’est pas le coeur de ce dossier contrairement à ce que beaucoup voudraient croire.

Quand le policier Jean-Loup Lapointe s’est retrouvé au sol avec Dany Villanueva, il était déjà trop tard, Fredy Villanueva était déjà virtuellement mort et deux autres jeunes gens – on oublie un peu trop souvent de dire qu’il n’y a pas une mais trois victimes – étaient eux aussi virtuellement déjà blessés.

À cet instant là, tout était déjà joué.

C’est d’ailleurs certainement pour cela que le coroner a peiné à rendre un avis tranché, parce que, selon lui, Fredy Villanueva n’est pas mort parce qu’un policier a craint pour sa vie et a fait feu, non, Fredy Villanueva est mort parce, toujours selon le coroner, un ensemble de facteurs humains ont conduits à cela (rapport P-128).

LES FACTEURS HUMAINS

Voilà donc finalement autour de quoi ce fameux rapport a tourné durant 142 pages, les facteurs humains.

Ni une faute professionnelle, ni un moment de panique, ni un manque de coordination entre les deux agents, ni un manque de communication radio, ni un manque de jugement de la part de Jean-loup Lapointe, ni même un fait incontrôlable qui dédouanerait les policiers de leurs actions…

Peut-être est-ce un peu de tout ça. Peut-être pas.
Et aussi l’attitude agressive des Villanueva et de leurs amis selon le coroner.
Mais pas seulement.

Ou tout ça à la fois. On ne sait pas vraiment.
Parce qu’au fond, quand c’est de la faute de tout le monde, ce n’est de la faute de personne.

On n’en saura pas plus, après ce rapport qui se révèle être le plus cher de toute l’histoire des enquêtes publiques du Québec, plus cher à lui seul que les dix autres enquêtes les plus chères ajoutées les unes aux autres.

L’IMPALPABLE MENTALITÉ POLICIÈRE

Et si, dans la mort de Patrick Saulnier, Mario Hamel, Patrick Limoge et Fredy Villanueva – pour ne citer que ceux là -, le véritable responsable était cet aspect insaisissable des choses, indéchiffrable, même par la plus brillante ou la plus couteuse des commissions : l’état d’esprit dans lequel travaillent certains policiers.

Car c’est bel est bien ce qui relie tous les éléments mis en avant dans ce rapport : la façon dont le policier Lapointe intervient, son attitude au contact des jeunes, sa réaction au moment de la résistance de l’un d’eux, son inaptitude à se désengager de la situation ou à comprendre qu’il a d’autres options avant d’en venir à se retrouver dans la situation où il n’en a plus qu’une… celle de faire feu.

La mentalité de l’agent Lapointe, sa vision de son rôle, de son métier, de la façon d’exercer son autorité, son sens des valeurs et du rapport à l’autre…

Ces notions impalpables qui conditionnent une part aussi importante de l’intervention que l’acquisition des techniques policières.

Rien de précis sur ce point dans le rapport et pourtant…

Pourtant il y a de très fortes chances que ce soit cela, finalement, qui a conduit à la mort de Fredy Villanueva.

Quatre heures à la commission Ménard

À LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ ?

Et si la commission Ménard nous surprenait finalement ?
C’est bel et bien la question que je me suis posée en sortant de cette rencontre de quatre heures, qui devait initialement n’en durer que deux.
Tout d’abord parce que j’ai été agréablement surpris par la pertinence et la justesse des questions qui m’ont été posées, mais aussi parce qu’au lieu de l’entretien mou et sans substance auquel je m’attendais, je me suis retrouvé face à trois interlocuteurs qui semblaient réellement à la recherche de la vérité.

À L’ASSAUT DES VRAIS PROBLÈMES ?

Je sais, j’en entends déjà dire « ça y, encore un qui s’est fait manipuler », puisque je semble passe d’une vision très critique à des interrogations plutôt positives sur cette commission. Qu’on ne s’y méprenne pas toutefois, je ne mélange pas des discussions qui me semblent aller dans le bon sens avec les conclusions qui en seront tirées.
Il n’en reste pas moins que ce que j’ai entendu me laisse plutôt penser que la commission va soulever de vrais problèmes… si elle va au bout des questionnements auxquels elle semble vouloir chercher des réponses.
Dans ces conditions, il n’est donc pas interdit de revoir quelque peu son jugement et d’accorder le bénéfice du doute.

AU FOND DES CHOSES ?

Tout d’abord parce que ce ne sont pas à des questions de diversion que j’ai eu droit durant ces quatre heures mais bien à une suite logique de questions qui donnaient un réelle impression de recherche de la vérité.
Ensuite parce que les sujets difficiles n’ont pas été éludés et qu’au contraire, l’ensemble des points que j’avais développés dans le livre au sujet des manifestations (la seconde partie du livre sur la police au quotidien touche des sujets hors du mandat) ont été abordés sans détours.

UN POINT DE VUE CRITIQUE ?

Le point le plus surprenant finalement, a été pour moi de constater que, de l’avis même de M. Ménard, la commission semblait rejoindre plusieurs des raisonnements que je tiens dans l’ouvrage au sujet des méthodes policières durant ces événements.
Ceux qui ont lu le livre savent à quel point les critiques – que je veux objectives – ne manquent pas quant aux méthodes et aux choix stratégiques des policiers.
Se peut-il finalement que la commission émette un rapport qui soit critique vis-à-vis du travail mené par les forces de l’ordre ?
Si, à la vue des audiences publiques, j’aurais juré le contraire, je n’en suis pas si sûr aujourd’hui et je suis porté à croire que l’image qui a été donné de ces audiences ne reflétait peut-être pas l’état d’esprit de la commission.

STRATÉGIE MÉDIATIQUE ?

Est-il possible que Serge Ménard, menant – comme je le disais dans un précédent billet – une barque à la rame ait fait le choix de faire le « dos rond » devant les caméras tandis que lui et ses commissaires collectaient de l’information pertinente hors des séances d’audiences filmées ? Après tout pourquoi pas, les audiences publiques sont là avant tout pour donner un spectacle.

Et puis, j’ai pu constater que M. Ménard est un fin politicien et qu’il sait fort bien mener sa barque.

QUELLES RECOMMANDATIONS ?

Alors la véritable question au fond est de savoir si lui et ses commissaires rédigeront des conclusions critiques, qui sont attendues par une partie des québécois mais qui déplairont alors à une grande partie de autres, à commencer par les amateurs du tout répressif.
Le point fort de monsieur Ménard sera peut-être aussi son talon d’Achille au moment de rédiger ce document, car comme tout fin stratège, il sait que pour être appliquées des recommandations doivent aussi être considérées comme acceptables par une grande partie des décideurs politiques.

Car, il ne suffit pas de voir la vérité, il faut encore avoir le courage de la dire et de l’écrire.

À suivre donc…

– Paru au JdM le 7 décembre 2013

Ce que je vais dire à la commission Ménard

VENDREDI À LA COMMISSION MÉNARD

Ce vendredi, je serai entendu par la commission spéciale sur les évènements du printemps 2012.
J’y ai été invité après avoir envoyé mon livre « Enquête sur la police » à M. Ménard qui en a fait la lecture et a jugé utile de m’entendre.
J’imagine qu’il n’ignore pas ce que je pense de la commission, que j’ai qualifiée de discussion de salon à la radio et dont j’ai brocardé à gros traits le travail dans un billet de ce blogue assez récemment.
Les membres de la commission vont donc m’entendre leur dire ce que j’ai expliqué dans le livre, soit une critique assez précise et documentée de ce qui a été fait par les forces de l’ordre durant ce printemps 2012.

STRATÉGIE POLICIÈRE VS CHOIX POLITIQUE

Mais j’irai plus loin que dans le livre, où je m’étais astreint à une analyse technique sans vouloir entrer dans le débat politique par souci de neutralité.
J’y tirerai les conclusions logiques de cette analyse, de ce choix volontaire ne pas différencier les bons des mauvais manifestants et de prendre prétexte des difficultés techniques pour ne pas s’attaquer uniquement aux fauteurs de trouble.
Car, j’ai la conviction désormais que si ces techniques – s’en prendre spécifiquement aux casseurs plutôt qu’à la foule – n’ont pas été appliquées, cela ne peut être que le résultat d’une stratégie politique et non policière.

LE SALE TRAVAIL

Dans cette situation, les policiers de terrain ont été les artisans de décisions prises certainement au plus haut niveau politique et dont les chefs des services de police n’ignoraient certainement pas les enjeux.
Des « responsables » politiques qui se sont cachés derrière les policiers à qui ils ont fait faire le sale boulot plutôt que d’avoir le courage de dire qu’ils voulaient casser la dynamique des manifestations.
Ainsi, par la pression policière sur les manifestant et le poids des contraventions distribuées à qui mieux mieux, on est parvenu à essouffler le mouvement, refroidir les ardeurs des manifestants et étouffer leur action.
Personnellement, je ne me prononce pas sur le fait que ce soit un bien ou un mal, je soulève simplement le fait que cette décision n’ a pas été prise et assumée au niveau politique.
On ne peut, en effet, expliquer autrement la façon dont les choses se sont déroulées.

APPLIQUER LA LOI N’EST PAS FAIRE LA LOI

Il n’appartient évidemment pas aux corps policiers de prendre des décisions qui revêtent une importance sociale primordiale et qui sont avant tout des choix de société, donc politiques, plutôt que des décisions policières.
Ce faisant, la police s’est placée en position de juge et partie,engageant sa légitimité sur des choses qui dépassent de loin son domaine de compétence dans un système démocratique.
Cela peut paraître simpliste, mais un corps de police est là pour appliquer le loi, pas pour décider si elle s’applique ou pas, la nuance est importante.

LES FAUTES COMMISES

Enfin, je ne passerai pas sous silence les mauvais gestes et les nombreux comportements non professionnels que j’ai pu relever de la part des policiers lors des manifestations.
Je suis convaincu que ces gestes n’auraient pas été commis si les policiers n’avaient pas été encouragés – directement ou non – à y aller fort pour brasser les manifestants.
Je crois que ces gestes n’auraient pas été commis si la hiérarchie policière faisait son travail et veillait activement à protéger les citoyens (et les policiers eux-mêmes) de ces débordements plutôt que de chercher à préserver à tout prix l’image de leurs services.

ET APRÈS ?

À sa création, j’ai fait partie des quelques  rares qui défendaient l’idée que quelque chose de bon pouvait sortir d’une commission même décidée pour de mauvaises raisons et même dotée de mauvais outils.
J’ai ensuite déchanté en voyant ce que donnaient les témoignages des uns et des autres face aux membres de la commission qui ne poussaient pas les intervenants dans leurs derniers retranchements.
Et je ne parle pas ici que des policiers, puisqu’il aurait été certainement plus utile que tout le monde aille au fond des choses plutôt que personne.

Je n’ai pas la prétention de croire que mon intervention puisse changer quoi que ce soit à ce constat.

Mais je suis bien trop républicain dans l’âme et peut-être un peu trop intéressé par l’avenir de mes concitoyens pour ne pas essayer.

– Paru au JdM le 5 décembre 2013

« Colosse » Plamondon condamné à tort ?

LE COLOSSE ET LA POLICE

Trafiquant de drogue, voyou peu fréquentable, Yves « Colosse » Plamondon n’a rien d’un enfant de coeur.
Ainsi, quand il a été reconnu coupable des meurtres de Denis Ouellet, Claude Simard et Armand Sanschagrin et condamné en 1986 à  la prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant d’avoir purgé 25 ans de sa peine, personne n’a du être vraiment surpris.
Cette condamnation, c’est au délateur André « Bull » Desbiens qu’il la doit, un délateur qui était lui-même tombé entre les griffes de la police et qui avait alors conclu un marché avec les policiers.

DÉLATEUR PEU FIABLE ET PROCÈS INÉGAL

27 ans plus tard, le « Colosse » continue de clamer son innocence, tandis que les procédures sont allées d’appel en appel jusqu’à la cour Suprême, qui a refusé d’entendre la cause il y a 12 ans.
Pourtant, durant tout ce temps, plusieurs évènements sont venus, sinon renforcer son point de vue, au moins semer quelques interrogations sur la réalité des accusations portées contre lui.

Et d’abord Desbiens qui, à l’article de la mort, était revenu sur ses propos en disant avoir menti en échange de faveurs de la part des policiers, ajoutant qu’il n’avait pas purgé une peine à laquelle il avait été pourtant condamné. Desbiens, qui avait aussi formulé à l’époque un autre témoignage qui avait été largement mis en doute alors qu’il mettait en cause une avocate qu’il accusait d’avoir commandité un vol qui s’était terminé en meurtre. L’affaire avait fait d’ailleurs l’objet d’un arrêt des procédures.

Mais là ne sont pas les seuls doutes dans cette affaire, puisqu’il est maintenant établi que des témoignages n’auraient pas été porté à la connaissance de la défense.
Des témoins auraient fait deux déclarations tandis qu’une seule aurait été produite au procès…

De quoi introduire, selon son avocat Daniel Rock, un doute suffisant sur la culpabilité de Palmondon.

LA HAINE DE LA SQ

Une chose est certaine en tout cas, c’était la haine entre « Colosse » et la SQ.
Un incident qui m’a été raconté par Gaétan Rivest, un ancien de la SQ, en dit long sur les rapports entre Plamondon et la police à l’époque des faits.
Rivest (sur qui je reviendrais dans un autre article prochainement mais dont il faut dire qu’il a eu des ennuis avec la justice après son départ de la police) me raconte que la SQ cherchait très activement « Colosse » et que le jour où il est arrêté, il est trouvé en possession d’un papier sur lequel figure le numéro de plaque de l’automobile personnelle d’un policier de la SQ à Québec.
C’est le branle-bas de combat et Rivest explique :

Tout le monde a été rappelé au QG de la SQ et je me souviens qu’il a été demandé aux secrétaires de quitter les bureaux, ainsi qu’à un capitaine nommé Scott.
Nous nous sommes mis en rang dans le couloir et nous l’avons battu à coups de pieds et coups de poings.

Une mésaventure que Plamondon lui-même aurait passée sous silence. Pour plusieurs raisons certainement, la première étant qu’il n’était pas si rare que cela que les voyous se fassent brasser un peu… parfois beaucoup. Aussi, parce qu’il n’est jamais valorisant pour un criminel endurci de devoir admettre qu’on a pris une raclée par des policiers.
Surtout quand on se surnomme « Colosse »…

Je l’ai dit, je reviendrais sur Gaétan Rivest dans un autre article, mais pour l’instant admettons qu’il soit possible de ne pas être « tout blanc » et dire quand même la vérité…
Admettons que cette scène de violence, qui peut sembler totalement surréaliste à ceux et celles qui ne connaissent pas bien la police, se soit réellement déroulée.

Car de telles scènes existent, même elles se sont déroulées souvent il y a bien longtemps.

VENGEANCE DE LA SQ ?

Selon le propre aveu d’André « Bull » Desbiens, les policiers voulaient coincer Plamondon.
Avec la découverte de ce numéro de plaque entre les mains de ce criminel endurci, jusqu’où les policiers étaient-ils prêts à aller pour envoyer le « Colosse » à l’ombre ?

De son côté, cela semblait bien faire l’affaire de Desbiens qui se sortait ainsi d’une situation difficile.

INFORMATEURS, DÉLATEURS, DÉNONCIATEURS

On dit, à tort que les délateurs « donnent » des informations. C’est faux, ils vendent des informations contre une entente qui va souvent jusqu’à l’absence de poursuites pour leurs propres crimes et une somme d’argent qui peut aller jusqu’à plusieurs millions de dollars.
Pour certains, c’est devenu un véritable métier dont ils vivent bien mieux que vous et moi.

Pour d’autres, le seul moyen de se tirer d’affaire. Pensez-y, que seriez vous prêts à « donner » pour sauver 7 ans de votre vie en prison ?

Et si, justement, les intérêts convergents du moment entre la SQ et « Bull » Desbiens avaient conduit à envoyer Plamondon en prison pour des crimes qu’il n’a pas commis ?

Pour qui cherche la justice, l’hypothèse se doit au moins d’être vérifiée.

– Paru au JdM le 3 décembre 2013