Les sous-hommes

Au Mc Donald qui se trouve Angle Notre Dame et St-Laurent.
Un sans-abri descend l’escalier suivi par le gérant du « restaurant » qui lui dit de quitter les lieux.
Le sans abri tient un gobelet de café du Mc Do qu’il a payé.
Il dit poliment et à voix basse qu’il ne veut pas sortir.
L’autre insiste, parlant de plus en plus fort.
Il montre la porte en claquant des doigts comme on le ferait pour faire obéir son chien.
Les sacres ponctuent les phrases agressives.
L’homme dit qu’il veut rester à l’intérieur, il met sa main dans sa poche pour prendre des pièces en disant qu’il va payer quelque chose.
Le gérant hausse encore le ton en criant à quelques centimètres du visage de l’itinérant qui reste parfaitement calme.
Les gens autour observent la scène, personne ne dit rien, personne ne bouge.

Je m’approche pour demander au gérant pourquoi il veut mettre l’homme dehors et il me répond que le gars a été surpris en train de fouiller dans les poubelles.
Évidement j’imagine que que ce n’est pas le premier a faire cela et je comprends que le gérant doit être excédé de devoir « faire la loi » dans son restaurant.
Mais cela n’autorise personne à parler ainsi à quelqu’un.
Qu’on ne me dise pas « Ils ne comprennent que ça », les itinérants ne sont pas devenus des animaux en vivant dans la rue.

Entre temps, le sans abri sort et se tient à l’extérieur, devant la porte.
Le gérant le suit en lui disant de dégager et d’aller plus loin.
Je dis au gérant que le gars est dehors, qu’il ne gêne personne et peut très bien rester dehors, il n’a pas à le chasser.
« Ça suffit maintenant » lui dis-je aussi calme qu’il est possible de l’être.
L’autre, un peu mal à l’aise d’un coup, se tait.
Tandis que lui et moi rentrons dans le Mc Donald, je lui dis qu’il ne m’aurait certainement pas parlé de la même façon qu’à l’itinérant s’il m’avait surpris en train de fouiller dans ses poubelles.
L’homme me répond que non, en effet, il ne m’aurait pas parlé ainsi.
On dirait que ça tombe sous le sens pour lui.
Ce qui me surprend dans sa réponse, c’est cette évidence : le sans-abri et moi ne sommes pas à traiter de la même façon.
Mon manteau en cashmere et mon allure soignée me donnent donc plus de droits que le vieux blouson et la barbe sale de l’itinérant.

À moi le respect. À lui l’agressivité en plus de la misère.

Je pense à Alain Magloire.
Je me demande combien de fois Alain Magloire, le sans abri tué par la police lors d’une intervention, s’est fait traiter de la sorte.
Combien de fois a-t-il vécu l’humiliation d’être rejeté et repoussé ?
Que la maladie, l’alcool ou les drogues soient à l’origine de son état est une chose, mais devenir un sous-homme, qui peut supporter ça ?

Le cas d’Alain Magloire semble avoir touché plus de monde que les précédents.
À cause du fait que beaucoup de gens se sont exprimés dans les médias pour dire combien il était intelligent et bon avant de sombrer dans la démence.
Certainement parce que plus de gens s’imaginent que Magloire leur ressemble plus que Farshad Mohammadi ou Mario Hamel. Magloire, ce chercheur brillant, ami fidèle et père de famille attentionné.
Dans son cas on se souvient qu’il était un homme – comme nous – avant de devenir un paria.

Dehors, le sans-abri s’en va tranquillement.
Il restait devant le Mc Donald tant que le gérant lui criait dessus, il part maintenant que plus personne ne l’agresse verbalement.
Peut-être pensait-il lui aussi que l’on n’avait pas le droit de le traiter comme un moins que rien. Il s’est peut-être tenu devant la porte juste pour cela, montrer qu’il avait encore le droit d’être traité comme un homme.

Je repense à l’intervention policière avec Alain Magloire.
A-t-il vraiment été frappé par une autopatrouille comme le disent certains témoins ?
A-t-il paniqué quand les policiers lui ont crié l’ordre de poser son marteau ?
Est-ce qu’au moins il comprenait ce qui arrivait ?
Il ne savait peut-être même plus qu’il était face à des policiers.
Une de ses amies disait à la radio qu’il entendait des voix et se sentait surveillé.
Face aux policiers sa folie a peut-être pris soudainement forme réelle.
Il s’est senti menacé, en danger peut-être. Et les policiers aussi.
Spirale infernale…
De leur côté, les policiers ont appliqué la procédure, respecté les protocoles, ils sont restés dans le cadre de la loi.

Mais un homme en délire a fini par recevoir plusieurs balles dans le corps.

L’enquête dira probablement qu’au moment du tir policier la défense était légitime et ce sera certainement exact.

Au moment précis du tir oui, mais avant ?

Bien avant… les cris, les invectives, les humiliations pendant des mois, des années…
Et quelques minutes avant le tir, les ordres, les cris, les armes aux poings des policiers….

Tout cela, était-ce vraiment légitime ?

PS : Au Starbuck qui fait face au Mc Donald quelques minutes plus tard.
Une jeune femme achète un café et une viennoiserie qu’elle offre à un
autre itinérant qui attend dehors.

Tout n’est peut-être pas perdu.

– Paru au JdM le 8 février 2014