Le livre sur l’affaire Snowden

Nulle part où se cacher de Glenn Greenwald est certainement le livre le plus incroyable de l’année.

Bien entendu, on y découvre – avec une foule de détails et de copies d’écran des logiciels utilisés – l’ampleur de l’espionnage des citoyens dans le monde entier par la NSA, mais aussi la précision avec laquelle cet espionnage est organisé, géré et dissimulé.

En un mois par exemple, la NSA enregistre 3 milliards de courriels et appels téléphoniques rien qu’aux États-Unis. Capture d’écran 2014-05-19 à 09
La NSA est capable de capter 75% de l’ensemble du trafic courriel et téléphonique des États-Unis.
Rappelons qu’il est interdit aux services de renseignement américains par la constitution américaine d’espionner leurs propres citoyens sans mandat, ce qui est précisément le cas et explique pourquoi la NSA a menti à répétition aux parlementaires américains sur la réalité de ses activités.

On y apprend que cet espionnage n’a jamais été aussi généralisé que depuis l’arrivée d’Obama au pouvoir.
Le gouvernement Obama qui a fait plus de poursuites contre les lanceurs d’alerte que tous les autres gouvernements américains avant lui…

L’intérêt de cet ouvrage réside aussi dans les questions qu’il pose sur le fonctionnement du système journalistique américain, quasiment inféodé aux institutions, et sur la façon dont la lutte au terrorisme est amplifiée, détournée et manipulée pour empêcher ceux qui le souhaitent de parler ou de faire état des dangers d’une telle entreprise.

Raconté à la première personne, cette plongée dans la rencontre entre Greenwald et Snowden et l’affaire qui va exploser à la diffusion des documents de la NSA par ce dernier, est tout simplement stupéfiante.

Un ouvrage percutant, écrit dans un style accrocheur, et dont la lecture est indispensable à quiconque s’intéresse un minimum à ses libertés individuelles et son intimité.

– Paru au JdM le 19 mai 2014

Otages français : les dessous d’une libération

Une libération qui tombe bien

Les quatre otages français Édouard Élias, Didier François, Nicolas Hénin et Pierre Torres ont été libérés après 10 mois de détention par les djihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (ISIS). Une bonne nouvelle qui tombe à point pour le gouvernement français en pleine débandade et son président, en chute libre dans les sondages.

En fait, cette libération ne doit rien au hasard mais plutôt à l’acharnement des agents secrets français et du fameux Service Action de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure.

Travail des services secrets français

Les journalistes n’ont pas été retrouvés par des militaires Turques comme cela a été annoncé, mais plutôt remis aux agents du Service Action et conduits en sécurité sous la protection des militaires Turques.
C’est le résultat d’un long et discret travail des services secrets français qui ont œuvré jour et nuit à la libération des quatre journalistes en coopération avec plusieurs autres agences de renseignement sur le terrain.
D’après mes informations, dans les derniers mois le travail des agents français était du 24h/24h.

Un « honorable correspondant » parmi les journalistes otages ?

Depuis l’enlèvement des journalistes, les services français n’ont jamais perdu leur trace par des contacts indirects qui permettaient de s’assurer que les français étaient en vie.
Il se murmure d’ailleurs que l’un d’eux serait un « correspondant » de la DGSE, ce qui n’est pas rare dans le cas des journalistes de guerre qui sont amenés à se trouver dans des zones où le renseignement est particulièrement utile aux services secrets.
Il arrive parfois qu’au fil des rencontres sur le terrain des contacts se nouent et les échanges de services entre un journaliste qui veut entrer dans une zone de djihad et un service de renseignement sont plutôt simples à envisager.
Ce qui ne veut pas dire évidemment qu’ils soient systématiques…

Une nouvelle donne djihadiste en 2014

Selon plusieurs de mes sources, c’est au tout début de 2014 que les choses se seraient présentées sous un jour favorable pour les otages.
En effet, l’Etat islamique en Irak et au Levant (ISIS), est un mouvement d’une telle cruauté et d’une telle violence qu’il se serait aliéné la plupart des autres organisations djihadistes et en janvier 2014, l’ISIS a du replier ses forces dans le gouvernorat d’al Raqqa qu’il contrôle.
Plusieurs rumeurs circulent dans les agences de renseignement sur le fait que l’ISIS aurait éliminé un envoyé d’Al Qaida, Abu Khalid al-Suri, spécialement mandaté par Ayman al-Zawahiri, l’actuel leader d’Al-Qaïda, pour résoudre les conflits entre les différentes factions djihadistes.
Ce qui est certain c’est qu’au début du mois de janvier, l’ISIS aurait affronté un autre mouvement djihadiste, Jabhat al Nusra, et ce dernier aurait pris un net avantage sur l’ISIS, les obligeant à se replier dans leurs fiefs.

Des otages de plus en plus encombrants

L’expansion de l’ISIS, sa cruauté et sa volonté hégémonique ont conduit ce mouvement à devoir faire face sur plusieurs fronts en même temps.
Non seulement les autres factions souhaitent la détruire, mais l’ensemble des forces opérationnelles occidentales présentes sur le terrain (services britanniques, français et Étasuniens) concentraient leurs efforts à lutter contre ce mouvement.
Ainsi, la détention des otages amenait une pression supplémentaire sur le mouvement et il y a fort à parier que ce rapport de force n’a pas été négligeable dans la décision de la libération.

Une rançon ?

Comme à chaque fois, la question du versement d’une rançon se pose.
Dans ce cas précis, il semble que cela ne se soit pas le cas, bien que l’on ne puisse jamais vraiment écarter cette possibilité.
On parle plutôt de l’hypothèse d’un « arrangement » par l’intermédiaire du Qatar – qui joue un double jeu savamment orchestré -, pour la remise d’armes et de matériel.

À n’en pas douter, c’est  aussi un ensemble de facteurs positifs qui ont conduits à cette libération et même si nous en savons maintenant un peu plus sur les dessous de cette affaire, il reste, comme dans la plupart des opérations des services secrets, encore beaucoup à découvrir !

– Paru en ligne au JdM le 20 avril 2014

Boston, un an après

Un an déjà.
L’arrivée du marathon de Boston, la bombe artisanale, 3 morts et 264 blessés.
Les informations erronées sur des suspects, les rumeurs, puis la traque des frères Tsarnaev qui se soldera par la mort d’un policier et d’un des deux frères.
N’oublions pas l’interrogatoire au cours duquel un policier tuera un témoin lors de son audition à son domicile en présence de ses parents. Le policier a été disculpé depuis.

Un an plus tard, l’enquête est bouclée et la peine de mort est requise contre Dzhokhar Tsarnaev.
Il n’y a aucun doute sur le fait que la sentence sera « exemplaire » pour le coauteur de cet attentat meurtrier.
On pourrait donc croire que le dossier de l’attentat de Boston est bouclé, que justice sera faite et qu’il ne reste que le temps pour panser les plaies des victimes.

Pourtant, il reste de nombreuses zones d’ombre dans ce dossier.

Tout d’abord sur le parcours des frères Tsarnaev, qui ressemble étrangement à celui de Mohammed Merah qui a assassiné plusieurs personnes, dont des enfants, en France en mars 2012.

Ensuite les questions d’intégration et le parcours des frères Tsarnaev comme Merah qui se rapprochent des milieux islamistes radicaux alors que monte en eux un sentiment de rejet.
Puis, les déséquilibres familiaux dans les deux familles avec le divorce des parents respectifs.

Ainsi, tout comme pour les Tsarnaev, tout porte à croire que Merah a lui aussi agit, dans son djihad meurtrier, avec la complicité de son frère, Abdelkader qui est actuellement emprisonné.

Tous se sont rendus dans des zones de conflit et, sous prétexte de voyage d’étude ou humanitaire, y sont entrés en contact avec des mouvements islamistes radicaux.

Dernière chose enfin. Dans le cas des Tsarnaev comme des Merah, les services antiterroristes ont été mis au courant du danger et étaient même en contact avec au moins l’un des deux frères de chaque famille sans pour autant parvenir à déceler la menace.
Les français se défendent en disant qu’ils n’ont pas voulu de faire de Mohamed Merah un informateur – ce que soutiennent certains journalistes – et les américains disent que les russes ne leur ont pas tout dit sur le danger potentiel des deux frères Tsarnaev.

Reste un point occulté par ces dossiers : La NSA, le FBI, la DCRI, ECHELON avec tous les systèmes d’écoute et de surveillance dont ils disposent n’ont pu empêcher ces attentats de se produire.
Je ne conteste pas le fait qu’il faille en partie utiliser la surveillance électronique dans une certaine mesure.
La partie à retenir ici est celle d’une « certaine mesure »…

Depuis le 11 septembre 2001, les américains croient résoudre la question de la menace terroriste sur la base des seuls moyens technologiques.
C’est là leur plus grave erreur, rien ne remplacera jamais la connaissance du terrain et l’analyse par des agents qui connaissent leur métier, mais surtout dont on prend en compte les rapports et les informations.

Après, on a beau jeu d’accuser Snowden de mettre en danger la sécurité nationale pour tenter de conserver ses budgets et ses joujoux de surveillance planétaire…

– Paru le 15 avril 2014 sur le blogue du jdM.

CIA, l’État dans l’État.

Ce n’est pas vraiment une surprise, même si c’est une confirmation attendue par beaucoup dans le monde du contre-terrorisme.

La Commission du renseignement du Sénat vient de confirmer dans son rapport de plus de 6000 pages que la CIA a tout fait pour dissimuler la réalité de ses opérations de torture dans la tristement célèbre « guerre au terrorisme » menée par le gouvernement des États-Unis depuis le 11 septembre 2001.

Ces derniers temps, plusieurs informations filtraient sur le fait que l’agence de renseignement avait pu chercher à contrecarrer l’action de la Commission et surtout, vers la fin, savoir quelles pourraient être les conclusions de ce rapport.

Personnellement, en tant qu’ancien officier de la lutte antiterroriste et aussi ancien membre d’une agence de renseignement (DST, contre-espionnage français), je ne suis absolument pas surpris par le dénouement de cette affaire.

Il est maintenant connu du public que la CIA a mené toutes sortes d’opérations en violation des règles internationales les plus élémentaires. Est-ce une nouveauté ? Non, bien entendu quand on connait le rôle de l’agence dans des dizaines de coups tordus de « haut niveau » en Afrique ou en Amérique latine notamment.

Ce qui est nouveau, en tout cas le fait que ce soit révélé, c’est que l’agence se soit livrée à ces actions hors de tout contrôle et en dissimulant la réalité aux plus hautes instances gouvernementales américaines.

Ne nous voilons pas la face : les agences telles que la CIA existent pour que des pays démocratiques puissent mener des opérations illégales et contrevenir à leurs propres lois, ainsi que celles des autres.
Mais la règle de ces services a toujours été celle de la loyauté vis-à-vis du pouvoir et surtout de rendre compte aux autorités du niveau auquel ces actions se sont rendues.

Or, la CIA vient de briser cette dernière règle, cette ultime limite (on ne parle même pas de moralité ici) qui maintenait un semblant de responsabilité politique dans les actions menées.

Quand, en 1985, la DGSE s’est commise dans l’attentat contre le Rainbow Warrior, malgré les premières dénégations et tentatives de couvrir l’affaire le gouvernement français a été contraint de porter l’odieux de cette action, ce qui a conduit à la démission du ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu.
Bien entendu, François Mitterrand, alors président de la République, avait autorisé cette opération.

Il en allait ainsi jusqu’à maintenant lorsqu’un pays prenait le risque de s’affranchir des règles en lançant ses services dans des actions illégales.

On comprends désormais que le États-Unis ont passé un cap irréversible dans la perte de contrôle de leurs propres structures qui s’autonomisent et n’agissent plus sous la responsabilité de la plus haute autorité politique du pays, mais selon leurs propres règles et leurs propres modèles.

La CIA, tout comme Fenrisúlfr, le loup géant de la mythologie nordique, a donc brisé les chaînes qui retenaient encore quelque peu ses actions et est donc devenue un monstre totalement hors de contrôle.

J’aurais voulu terminer cette chronique sur une note positive, mais malheureusement, quand on analyse cette situation en regard des autres activités de renseignement des services Étasuniens, on peut penser que nous ne sommes guère bien loin du Ragnarök, la fin du monde prophétique de la mythologie nordique, où le Fenrisúlfr finira par dévorer le dieu Odin, avant d’être tué par le discret Vidar, fils d’Odin.

– Paru le 2 avril 2014 sur le JdM