De la culture policière.

Je republie ici en intégralité mon article du 3 janvier 2014, paru dans le Journal de Montréal puisque, pas loin de deux ans plus tard, le policier mis en cause dans ce dossier vient de recevoir une sanction de 4 jours de suspension sans salaire, soit l’équivalent d’une grosse contravention.

Dans la plupart des cas de déontologie les menaces, arrestations arbitraires et violences légères se terminent par quelques jours de suspension.

Un système déontologique qui contribue, par le peu de cas jugés au comité (moins de 3% des plaintes arrivent au comité) et la légèreté des sanctions, à laisser aux policiers le sentiment que s’en prendre à un citoyen, le rudoyer ou le maltraiter n’est pas un fait si grave que cela puisque les conséquences en sont finalement assez limitées…

ARTICLE DU 3 JANVIER 2014 :

JE VAIS T’ATTACHER À UN POTEAU

Qu’avait en tête le policier du SPVM qui a menacé le sans-abri de l’attacher à un poteau pendant une heure ce 2 janvier 2014, alors que la température avoisinait les -30 et que l’homme était en t-shirt dans la rue, quêtant avec un gobelet à la main ? Bien qu’ayant proposé son aide et incité le sans-abri qui ne semble pas menaçant (la vidéo ne montre qu’une courte partie de la situation) à se calmer le policier se laisse soudainement aller à une menace qui semble sortir tout droit de nul part !

Certains avancent le fait qu’il se soit agit d’une « stratégie » de communication verbale agressive afin de pousser l’homme à réagir et que le commun des mortels, qui ne connait pas le quotidien des policiers, n’est pas apte à comprendre.

D’autres expliquent qu’à court d’arguments et face à un individu qui aurait été agressif auparavant, le policier se soit laissé aller à un dérapage verbal qui ne serait rien d’autre qu’une malheureuse erreur d’appréciation.

Notons que le SPVM a rapidement et clairement dit que ces propos étaient « inexcusables et inexplicables ».

UNE SUITE DE DÉRAPAGES ISOLÉS

Si seulement cette affaire avait été la première depuis longtemps et si les cas de « dérapages isolés » de la part de policiers du SPVM ne s’étaient pas accumulés ces dernières années, il n’y aurait certainement pas lieu de faire plus de cas de cette histoire et nous aurions pu considérer cela comme un incident de parcours qui mérite certainement une sanction mais sûrement pas un lynchage médiatique.

Mais voilà, cet incident n’est malheureusement pas un cas isolé et surtout, il vient résonner de bien étrange façon aux oreilles de ceux et celles qui suivent de près le travail policier et s’intéressent, comme moi, aux affaires policières.

Parce qu’en réalité, si l’on peut-être à bon droit choqué par les propos de ce policier, ce qui est finalement le plus surprenant c’est que lorsqu’un citoyen – celui qui le filme – vient lui dire que ce qu’il dit est inacceptable, l’agent n’a pas l’air troublé le moins du monde et écarte l’importun en lui disant qu’il s’agit d’une intervention de police.

Bien entendu, on ne peut s’empêcher de penser à l’agente 728 poivrant généreusement des citoyens qui l’importunaient, mais ne se montraient visiblement pas violents, sous les yeux de ses collègues de travail.

Un autre dérapage isolé pour lequel le DPCP décidera qu’il n’y avait pas matière à poursuites, comme dans plus de 99% des cas. (Ce chiffre n’est pas pris au hasard, il est le fruit du calcul du nombre d’enquêtes indépendantes entre 1999 et juin 2003 et des poursuites engagées).

LE RESPECT ET LA SÉCURITÉ

La question a son importance, s’agit-il vraiment d’un dérapage verbal ou une telle façon de s’exprimer face à un sans-abri, un exclu, un sans-titre ou un carré rouge est-elle entrée dans les habitudes de certains policiers ?

Au delà de la condamnation plutôt rapide hier des propos du policier par le SPVM, voilà vraiment la question à laquelle il faudrait que ce service et son directeur, apportent une réponse rapide et claire.

Oui, on peut comprendre que dans certaines circonstances plutôt pénibles, certains policiers fassent les mauvais choix d’actions ou de paroles car après tout ils sont humains… ce qui ne doit toutefois pas les dédouaner d’une sanction comme c’est le cas pour quiconque commet une faute ou un manquement dans une profession réglementée.

Mais si, comme beaucoup le prétendent et comme pourraient le laisser supposer les différents cas des derniers mois, le mal était plus profond ?

Si réellement, « les crottés » ne méritaient pas le respect pour une part importante des policiers – je ne dis pas tous – et si cette dévalorisation des « sous citoyens » était un réflexe conditionné par une certaine mentalité ?

Si tel était le cas, comment devrions-nous regarder les dossiers des sans-abri tués par des policiers alors qu’ils se montraient menaçants ou pas, exacto à la main, comme ce fut le cas dans l’affaire de Mario Hamel et Patrick Limoge ?

Comment devrions-nous analyser à l’aune d’un tel raisonnement cette séquence de moins de deux minutes qui a menée à la mort de deux hommes dont l’un n’avait absolument rien à voir avec l’action ?

Pourrions-nous oser nous poser la question de savoir combien vaut la vie d’un sans-abri pour certains policiers ?

Et je dis bien certains, car je sais qu’il y en a beaucoup qui consacrent pleinement leurs heures de travail et parfois leur temps libre à aider leurs concitoyens et porter assistance aux plus démunis.

ACCIDENT OU ANCIENNE PRATIQUE POLICIÈRE ?

Vous aussi, vous pensez qu’il est incroyable que certains membres des forces de l’ordre puissent accorder moins d’importance à la sécurité ou la sauvegarde de tel ou tel individu parce qu’il est un suspect, un criminel ou un sans-abri ?

Moi aussi je veux le croire, parce que je ne peux me résoudre à penser qu’un tel raisonnement puisse avoir contaminé à ce point les garants de l’ordre public et les protecteurs et protectrices des citoyens.

Mais force est de reconnaître qu’il devient, après chaque incident de la sorte, de plus en plus difficile de garder intacte cette confiance.

Et cela est d’autant plus difficile quand on lit ce texte tiré du résumé des faits qui se sont déroulés dans la ville de Lac Brôme et qui ont conduits à une décision de justice datant de 1998 :

(L’homme en question est un suspect dans une affaire de cambriolage)

Alors qu’il n’est plus que légèrement vêtu, plein d’éraflures, d’ecchymoses, on le conduit en automobile dans un endroit isolé où on l’attache à un poteau de métal près d’un chemin de gravier très peu fréquenté.  Il fait près de -25° Celsius.  On vient le chercher une heure, une heure trente plus tard.  Le jour se lève, il peut être environ 6 h. […]  Ils le gardent cependant en cellule au sous-sol jusqu’à 19 h.  À cette heure, le défendeur Thireau le conduit dans une auto-patrouille dans un petit chemin et lui dit:  «Si je te vois une autre fois, je vais te tuer.»

À méditer…

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