Jouer au policier

Que feriez-vous si vous étiez à la place des policiers?

Tirer ou ne pas tirer? C’est la question à laquelle ont tenté de répondre Félix Séguin, journaliste à «J.E», et le collaborateur de TVA Nouvelles, Richard Martineau. Ils ont passé une journée dans la peau d’un agent de la Sûreté du Québec (SQ).

C’est sur ce postulat qu’une équipe de « J.E » a participé à des exercices de mise en situation policière.

Le journaliste Félix Seguin, le chroniqueur Richard Martineau et la réalisatrice Laurie Carufel (qui n’est pas mentionnée dans l’article annonçant l’émission) ont donc enfilé, pour une journée, la tenue et le gilet pare-balles de la SQ.

Nous accompagnons donc nos trois policiers d’un jour qui vont se retrouver consécutivement en face d’un homme armé d’un couteau, d’un cas de violences conjugales très violentes, d’un contrôle routier d’un conducteur agressif où des jeunes tout aussi agressifs entourent les policiers, d’un homme qui tire sur l’auto-patrouille dans laquelle ils ont embarqués, et enfin, d’un tueur de masse actif au moment de l’arrivée des policiers…

Ouf !

Ils l’ont pas eue facile, cette journée !

Plus sérieusement, ce reportage ne montre aucune situation qui se termine bien et ne présente aucun exercice qui ouvre la possibilité du dialogue ou du désengagement, qui sont deux stratégies indispensables si on veut tenter de conclure une altercation sans tirer de coups de feu.

Manifestement le thème de la journée était plutôt « situation de crise » que situations réelles, puisqu’on sait que les interventions qui se terminent en échange de coups de feu sont limitées à quelques cas assez rares au milieu des dizaines de milliers d’interventions annuelles.

Le commentaire de Félix Séguin, nous indique dès les premières images que TVA a voulu aller « à la racine des choses » et on suppose donc que l’on va nous aider à comprendre comment une situation de crise peut survenir au détour d’une mission ou comment une intervention peut malheureusement mal se terminer.

Au lieu de ça, on nous transporte dans un univers d’émotion, de coups de matraques et de coups de gueules, dans lequel on voit trois personnes totalement novices et absolument pas préparées à ce qui les attend, faire face aux pires situations que les policiers peuvent rencontrer dans une carrière.

Imaginons que nous prenions le même trio et qu’après une heure d’entraînement sur un simulateur de vol on les mette aux commandes d’un avion de ligne pour gérer un atterrissage d’urgence et on obtiendrait à peu près la même chose qu’au cours de ce « J.E », soit des remarques du genre :  Oh la la, j’aurais jamais pensé que c’était aussi difficile !

Vous vous direz une nouvelle fois que je vois le mal partout, mais notez que le seul exemple réel pris dans l’émission est celui d’un jeune homme au volant d’un véhicule volé qui entre armé dans le stationnement de la SQ de Vaudreuil Dorion pour tirer sur les policiers… La situation type dans laquelle on comprends pourquoi les policiers font feu.

Aucune question sur la mort de citoyens dans des circonstances plus complexes, sur le manque flagrant de déploiement d’armes intermédiaires sur le terrain, ou encore sur les circonstances de la mort de Mario Hamel ou encore Patrick Limoges, un simple citoyen tué en pleine ville par une balle perdue.

Aucune discussion non plus avec les spécialistes de l’emploi de la force sur les conclusions du coroner après la mort d’Alain Magloire pour tenter de comprendre où et comment les choses peuvent être améliorées sur le terrain.

Je sais que nous parlons là de cas qui concernent le SPVM, mais les mises en situation qui nous ont été présentées sont le fruit d’une politique commune à tous les corps en ce qui concerne l’emploi de la force et le débat des citoyens tués par la police ne se limite pas à un seul corps dans la province.

On nous parle aussi de la fameuse règle des 21 pieds (dont la mise en place date de plus de 35 ans aux États-Unis avec les résultats qu’on connaît) et on nous explique doctement qu’à cette distance le suspect peut nous rejoindre en un seconde et des poussières. Moins de deux secondes se dit la madame devant son poste de télévision… il y de quoi s’inquiéter.

On ne nous explique toutefois pas qu’un coéquipier peut pointer son arme sur le suspect pendant que nous pouvons tenter de négocier et faire « descendre la pression » face à un individu en crise.

On ne dit pas non plus que dans la plupart des cas, tout comme l’agresseur avance, nous pouvons reculer pour maintenir une distance de sécurité entre lui et nous.

On ne nous parle pas des difficultés de compréhension auxquelles font face les individus en crise, quand ils ne sont pas sous l’effet de drogues qui décuplent leur impression de subir eux-mêmes une agression.

Toutes ces raisons qui font que l’acquisition des bonnes techniques policières est le fruit d’un long apprentissage, tant à l’école que sur le terrain et que le suivi déontologique, le respect des règles et le prix accordé à la vie d’un citoyen sont au coeur de la philosophie de travail des policiers.

J’arrête ici la liste des points qui auraient très certainement été un peu plus édifiants pour les spectateurs que de voir un journaliste, un chroniqueur et une réalisatrice se livrer à une expérience ludique assez angoissante, dont ils ressortent avec des étoiles plein les yeux et l’image d’un métier sur-exposé à l’ultra-violence, ce qui est heureusement bien différent de la réalité.

Je note toutefois qu’il y a quand même, au milieu des scènes de « Candide joue à la police », quelques moments de presque poésie, comme lorsque Richard Martineau, essoufflé, dit dans un souffle :

« Tu ne peux pas abuser trop de la force. »
[Richard Martineau]

Un peu oui, Richard, mais pas trop…

Heureusement que l’on nous précise au cours du sujet que c’est bien TVA et non la SQ qui a sollicité cet accès, parce qu’en y regardant bien on aurait pu, avec un peu de mauvais esprit, penser à une opération de communication de la part de la SQ plutôt qu’à une véritable enquête journalistique destinée à nous faire comprendre les tenants et les aboutissants de l’intervention policière.

 

 

 

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2 commentaires

  • kada 9 octobre 2016   Répondre →

    On doit s’interroger sur le rôle de la police dans la société et plus généralement sur le rapport du policier le citoyen. La question de l’efficacité de l’action policière telle que montrée dans le reportage n’est qu’un cirque.
    Le reportage devrait démontrer aux citoyens le rôle de la police dans la société et non une fiction à la façon des studios d’Hollywood.
    Ce qu’il fallait démontrer, est ce que la police inspire confiance à la population qu’elle est censée protéger ?
    Cette question devrait être posée car l’histoire et les sciences sociales montrent qu’il ne peut y avoir de police efficace sans qu’existe un lien de confiance entre la police et la société, absolument nécessaire à ce que les citoyens considèrent celle-ci comme légitime.

  • MCM 6 octobre 2016   Répondre →

    C’est très dommage, partant de votre analyse, je considère que de tels « show américains » contribuent la désinformation du travail policier, peut même entrainer des perceptions non-souhaitables, en fait, comme vous le dites si bien on n’est très loin de la réalité. Pourtant le travail d’un policier n’est pas un jeu, pas plus qu’une intervention qui par une balle perdue met fin à la vie d’un citoyen ou d’un policier. Outre que de contribuer à augmenter la cote d’écoute, il n’y a pas de réelle utilité en terme d’éducation citoyenne. Je comprends mal que les autorités concernées acceptent de participer à de pareils scénarios.

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