La GRC réécrit l’attentat d’Ottawa

Dans un article en date du 10 novembre, Radio-Canada expose les récriminations du président de l’Association des employés du Service de protection de la Chambre des communes (AESS) à l’encontre d’un communiqué de la GRC rendu publique la veille et qui annonçait la décoration prochaine de plusieurs de ses agents.

Les « loupés » de la GRC

Rappelons tout d’abord que ce sont les agents du service de protection de la chambre des communes qui ont été en première ligne pour affronter Michael Zehaf-Bibeau qui avait traversé l’immense cour du bâtiment sans être stoppé ni même ralenti par les policiers de la GRC qui patrouillaient pourtant à l’extérieur.

Le rapport du commissaire de la Police provinciale de l’Ontario (OPP), Vince HAWKES, en date du mois de mars 2015 dira d’ailleurs :

« Des membres de la GRC ont vu l’homme armé se diriger vers l’édifice du Centre mais ne l’ont pas intercepté avant qu’il entre dans l’édifice. »

Durant de longues heures, les corps policiers erreront dans les rues de la ville, lançant leurs hommes dans une chasse à l’homme menée au pas de course sur de fausses pistes avec de mauvaises informations tandis que, comme le précise le rapport de l’OPP :

« Environ [CAVIARDÉ] membres de la GRC se sont dirigés vers l’entrée avant de l’édifice du Centre mais ne sont pas entrés dans l’édifice »

Ce qui aurait pourtant du être le cas puisqu’il s’agissait d’une situation de tireur actif dans laquelle il convient d’investir les lieux qui, dans le cas présent, étaient déjà défendus par les collègues qui se trouvaient à l’intérieur du bâtiment.

Ce sera, toujours selon le rapport, à l’arrivée d’un superviseur de la GRC que le groupe rejoindra les autres policiers dans le parlement.

Sur le point de la préparation opérationnelle le rapport est très clair :

« L’une des principales préoccupations soulevées par les personnes interrogées pendant l’examen tenait du fait que la GRC n’était pas préparée à réagir à une menace comme celle survenue le 22 octobre 2014, et ce, en raison d’un manque de planification, de formation et de ressources. La vaste majorité des autres lacunes relevées dans la présente section du rapport sont liées à la préparation opérationnelle. »

Le plan média de la GRC

On se souvient aussi du show de boucane de la première diffusion de la vidéo de Zehaf-Bibeau, puis de l’épisode de la diffusion du second morceau, complétement insignifiant et tellement dénué d’intérêt qu’il est, encore aujourd’hui, impossible de comprendre pourquoi ce bout avait été coupé au départ.

Le cafouillage de la chasse à l’homme en ville et le « loupé » des policiers de la GRC à empêcher Zehaf-Bibeau d’accéder au parlement n’auront pourtant pas empêché ce service de « récupérer » après les conclusion de l’enquête de l’OPP « le commandement opérationnel de l’ensemble des mesures de sécurité sur la Colline du Parlement ».

La partie du rapport public Dispositif de sécurité de la GRC sur la Colline du Parlement, le 22 octobre 2014 -Examen et recommandations de l’OPP Mars 2015 intitulée « Failles dans l’intervention initiale de la GRC lors de l’incident » est d’ailleurs entièrement caviardée !

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Au registre du travail d’investigation de la GRC, celui-ci n’a pas permis de savoir d’où provient le fusil utilisé pour l’attaque par Zehaf-Bibeau, qui était pourtant désigné comme le « point central » de l’enquête.


Qui a tué Michael Zehaf-Bibeau ?

Plus important encore, l’enquête rendue publique s’est montrée peu précise sur les derniers coups de feu qui ont touchés Michael Zehaf-Bibeau alors même qu’il avait été atteint par plusieurs dizaines de munitions de la part des agents de l’AESS et enfin par le Sergent d’armes Kevin Vickers.

Pourtant, les derniers coups de feu viendraient d’un agent de la GRC, après que plusieurs balles aient considérablement diminué la capacité de réaction de Zehaf-Bibeau et que Kevin Vikers lui portait des blessures fatales.

Ceci peut sembler anecdotique au lecteur non spécialiste mais il est pourtant essentiel – même dans le cas d’une telle situation de crise – de s’assurer que tous les coups de feu ont été tirés en légitime défense et non pas sur un suspect rendu hors d’état de nuire par un tir précédent.

Or, voici le récit des dernières secondes de l’intervention dans la partie relative aux agents de sécurité de la chambre des communes :

[CAVIARDÉ] Vers 9 h 50, [CAVIARDÉ] se trouvait dans son bureau avec trois membres de son équipe lorsqu’il a entendu au moins une douzaine de coups de feu provenant de quelque part dans l’édifice du Centre. Il a alors pris son arme, un pistolet 9 mm Smith et Wesson, dont le chargeur était rempli (15 balles). Lorsqu’il est sorti de son bureau, il pouvait entendre plusieurs personnes qui criaient dans le Hall d’honneur. Tandis qu’il défilait le corridor et s’approchait du Hall d’honneur, il a regardé à sa gauche et vu plusieurs membres de son personnel qui pointaient leur arme. Ces personnes lui ont crié de faire attention, car il était très près du tireur, lequel était caché dans l’alcôve juste devant la Bibliothèque du Parlement. [CAVIARDÉ] s’est alors avancé en direction nord dans le Hall d’honneur, longeant le long du mur est. Il s’est avancé dans le corridor jusqu’à ce qu’il se trouve à l’opposé de l’alcôve où était caché le tireur. [CAVIARDÉ] était placé à un endroit où les agents de sécurité de son équipe pouvaient le voir. Il a jeté un regard rapide vers la Bibliothèque du Parlement et l’alcôve. Il pouvait voir le canon de ce qui lui semblait un fusil à deux canons juxtaposés. Il pouvait également entendre le tireur, qui prenait des respirations longues et laborieuses. Il a attendu quelques instants, puis il s’est jeté sur la gauche, en direction ouest, faisant face au tireur. Il s’est jeté au sol et a tiré de nombreux coups de feu vers le haut en direction du tireur, atteignant celui-ci plusieurs fois. Le tireur s’est immédiatement effondré sur les genoux. [CAVIARDÉ] s’est rapidement placé en position assise; il se trouvait alors à environ un mètre du tireur. Il a continué de faire feu, jusqu’à ce qu’il vide son chargeur. [CAVIARDÉ] pense qu’à ce moment, deux autres membres des Services de sécurité de la Chambre des communes étaient présents et ont fait feu sur le tireur jusqu’à ce que ce dernier soit étendu par terre. Lorsque [CAVIARDÉ] s’est relevé, plusieurs membres de son équipe et plusieurs agents de la GRC étaient présents. Il a entendu un agent de la GRC donner l’ordre de cesser le feu (« Stop firing! »). [CAVIARDÉ] est alors retourné dans son bureau pour s’assurer que son personnel se portait bien.

On sait que celui dont il est question dans cet extrait est le sergent d’armes Vickers.

Le sergent d’armes a donc vidé son chargeur sur Zehaf-Bibeau jusqu’à ce qu’il soit étendu au sol.

Dans une autre section réservée aux actions des membres de la GRC, il sera fait référence aux coups de feu tirés par des policiers de la GRC sur Zehaf-Bibeau dans un temps proche des tirs du sergent d’armes, mais le soin qui a été pris, dans le document rendu publique, de séparer les actions des différents corps intervenants ne permet pas de relever une chronologie précise des actions du policier de la GRC par rapport aux coups de feu de Vikers qui avaient, selon le rapport lui-même, mis Zehaf-Bibeau hors d’état de nuire.

Dans une situation aussi confuse il ne serait donc pas impossible que des coups de feu aient été tirés « tardivement » mais il ne faut pas compter sur ces documents pour nous en apprendre plus sur ce point.


La GRC a tiré la couverture

Au delà du rôle des uns et des autres dans la confrontation avec Zehaf-Bibeau, il est indiscutable que ce sont les agents du parlement qui ont effectivement été déterminants dans l’intervention alors que plusieurs points soulignent au contraire des lacunes du côté de la GRC.

Tout ceci reflète en effet malheureusement une tentative évidente de la GRC de réécrire les faits de l’attaque du parlement d’Ottawa dont l’issue est en très grande partie le fruit du courage, du professionnalisme et du dévouement des agents du service de protection de la Chambre des communes.

Je comprends ainsi très bien pourquoi le président de l’Association des employés du Service de protection de la Chambre des communes demande que le document de la GRC annonçant les remises de décorations soit retiré et réécrit pour être « conforme » à la réalité.

Une affaire qui démontre une fois de plus que quand plusieurs services interviennent conjointement dans un dossier hautement médiatisé et politisé, la guerre des polices n’est jamais très loin…

 

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2 commentaires

  • Sylvie G. 12 novembre 2015   Répondre →

    Bonjour : ça veut dire quoi « caviardé »… je suppose « caché » mais c’est quoi le principe ds ce cas… caché par qui, pour quoi, qui décide ? Pour les noms de famille, je peux comprendre mais pourquoi cacher un chiffre comme là « Environ [CAVIARDÉ] membres de la GRC… » et pour la partie entièrement caviardée « La partie du rapport public Dispositif… est d’ailleurs entièrement caviardée ! »… deviendra-t-elle dé-caviardée à un moment donné (futur) ds le cadre d’accès à l’information ? Just curious. Merci. SG

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