L’Histoire jugera

Du premier jour où j’ai mis les pieds à l’école supérieure des inspecteurs de la police nationale, jusqu’à mon dernier jour dans le corps des officiers de police, tous les actes que je rédigeais et toutes les enquêtes auxquelles j’ai participé s’appuyaient sur un principe fondamental : l’application rigoureuse, voire pointilleuse, du code de procédure pénale qui garantit le respect des droits individuels des citoyens.

Toutes ces années le respect de ce strict protocole et de ces règles souvent complexes et parfois difficiles a appliquer au cours d’enquêtes où nous manquions de temps et de moyens étaient pour nous la garantie que nous opérions dans les limites acceptables de cet équilibre entre moyens policiers et droits des citoyens.

Certes, nous avons eu de nombreuses occasions de regretter que nos moyens juridiques ne soient pas plus étendus ou ne permettent pas d’opérer sans le contrôle parfois lourd des juges ou des procureurs.

Comme tous les policiers j’ai pesté contre la durée trop courte d’une garde à vue (bien qu’à l’époque elle était de 96 heures en matière de terrorisme) alors que notre enquête nous menait aux quatre coins de France ou l’impossibilité de procéder à une perquisition faute d’éléments pouvant nous le permettre.

Comme beaucoup de mes collègues convaincus de la nécessité de mener à bien leurs enquêtes, j’ai joué quand c’était nécessaire avec les zones grises du droit ou les petites astuces procédurales qui sont à la limite des possibilités du système.

Et toujours j’ai été conscient que les libertés individuelles de mes concitoyens venaient contrebalancer ce que la nature profonde du policier veut le pousser à faire, c’est-à-dire résoudre son enquête quels que soient les moyens.

Il faut avoir eu en face de soi un homme qui a assassiné de sang froid, comme le font les gens de l’ETA, ou un individu radicalisé qui déclare vouloir faire exploser son prochain, pour comprendre combien cet équilibre entre les droits individuels et les pouvoirs d’enquête peut sembler parfois bien subjectif et souvent – du point de vue policier – peser du mauvais côté de la balance.

Mais c’est ainsi qu’est fait notre système et ce que les gens ignorent certainement c’est que les principales difficultés auxquelles nous devions faire face tenaient bien plus souvent de la bizarrerie de certaines règles administratives ou de l’absurdité de certains ordres de la hiérarchie que de la protection des libertés individuelles.

Je dois pourtant dire que même si nous regrettions de ne pas disposer parfois de plus de pouvoirs juridiques, j’ai toujours nourri une certaine fierté à savoir que notre système offrait aux citoyens un large éventail de protections et de garanties face au pouvoir de l’État dont nous étions les représentants.

J’ai d’ailleurs pu mesurer, alors que j’étais à la Direction de la Surveillance du Territoire, combien cet équilibre fragile pouvait conduire à des dérives aussi nuisibles pour les citoyens que pour la bonne conduite des enquêtes, comme ce fût le cas dans l’attentat de Karachi.

Cet équilibre difficile entre pouvoir et liberté n’est pas seulement la pierre angulaire de nos démocraties, c’est aussi un système qui conduit les enquêteurs à préparer, étoffer et construire les dossiers de façon à ne pas mettre seulement quelques individus hors d’état de nuire, mais des réseaux, des groupes identifiés par un long travail de renseignement et découvrir par la même occasion les armes, l’argent et le matériel utilisé par les terroristes.

Au contraire, l’utilisation de l’état d’urgence pour des opérations « coup de poing » qui se solderont par un résultat judiciaire aussi pauvre que couper quelques branches au lieu de s’attaquer à la racine du mal et les assignations à résidence auxquelles il faudra bien mettre fin un jour à moins de ne vouloir créer un Guantanamo français, ressemblent bien plus à des coups médiatiques sans impact lourd et en profondeur sur les réseaux criminels et les groupes qui constituent le bassin de recrutement du terrorisme djihadiste.

Et c’est sans compter sur les cas qui semblent se multiplier d’utilisation de la force publique dans le cadre de l’état d’urgence pour régler des problématiques non directement liées à la menace terroriste qui nous occupe.

Ainsi, au delà de l’aspect très contestable du renoncement à ce qui représentait tout ce qui nous sépare des états totalitaires ou policiers, le gouvernement s’imagine qu’il va pouvoir désormais, à grands coups de pieds dans la fourmilière, mettre fin à une menace tentaculaire et dématérialisée que des années de laxisme ont laissé prospérer.

On ne combattra pas, au contraire, l’idéologie et les méthodes de recrutement terroristes par une série d’actions isolée et ce ne sont pas quelques armes retrouvées ici où là dans les banlieues françaises qui empêcheront les réseaux criminels organisés de continuer à fournir des armes et du support pour les candidats au djihad qui vont attendre tranquillement que cesse cette agitation pour frapper à nouveau et démontrer plus encore l’absurdité des méthodes employées aujourd’hui.

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4 commentaires

  • François Vincent 24 décembre 2015   Répondre →

    Pour mieux comprendre le sens de votre texte, il faut lire votre livre ( La fabrique du djii-iad). Votre logique y est claire et bien fondée. Merci pour vos commentaires toujours attendus tout au long des dernières années avec l’excellente et profondément humaine Isabel Richer.
    Bonne année

  • Diane Garneau 6 décembre 2015   Répondre →

    Bonjour M. Berthomet, je me suis procurer 2 exemplaires de votre livre la fabrique du djii-iad, Je vais en offrir un pour noël à mon neveu qui est policier à la ville de Montréal. et l’autre pour moi que je vais lire dans le temps des fêtes. Merci M. Berthomet

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