Itinérants : des indésirables ? [Exclu]

LES BONNES INTENTIONS DU MAIRE

Cette semaine, après l’incident entre le policier et l’itinérant – mais soyez assuré que cela n’a aucun rapport –  le maire Coderre expliquait qu’il avait l’intention de rechercher des solutions pour essayer de régler la délicate problématique des itinérants à Montréal.

À écouter le maire de Montréal nous dire qu’il n’est pas question de les repousser hors de la ville comme certains le souhaiteraient, on perçoit une louable intention de chercher de réelles et durables solutions à la délicate problématique des sans-abri dans la ville.

LA VISION DES ARRONDISSEMENTS ET DU SPVM

Cependant, à lire certains documents, on constate que le nouveau maire va avoir du pain sur la planche et qu’il devra commencer par se mettre d’accord sur sa vision de l’itinérance avec ses arrondissements et le SPVM.

Comme le démontrent certains documents qui m’ont été remis et qui proviennent d’une demande faite par la biais de la loi d’accès à l’information, les sans-abri ne sont pas traités avec le même intérêt, ni le même respect que semble le souhaiter le nouveau maire de Montréal.

Pour preuve, dans un document du Poste de Quartier 22 du SPVM intitulé Bilan de piétonnisation 2010 – Rapport Final, le statut des sans-abri est clair : il sont des indésirables !

Indésirables
Un document dans lequel il ne faut chercher aucune autre solution que des aménagements des parcs destinés à éloigner les itinérants, repoussant évidement le problème ailleurs, sans jamais lui apporter la moindre solution de fond.

LES SANS-ABRI CONTRE LA PIÉTONNISATION DE STE-CATHERINE

On comprend évidemment que les sans-abri sont les « indésirables » de cette partie du quartier Ville-Marie dans lequel la ville caresse depuis longtemps le projet, qui refait surface aujourd’hui, de rendre la rue Ste-Catherine piétonnière de façon durable, idée qui semble avoir les faveurs de M. Coderre.

En 2012, plusieurs médias (Métro et La Presse entre autres) reprennent en cœur le même discours : la piétonnisation de la rue Ste-Catherine est mise en danger par la petite criminalité et les incivilités.

Qui sont donc les premiers visés : sans aucun doute possible les sans-abri qui semblent créer suffisamment de trouble pour empêcher ce dossier d’être mené à terme.

LES MÉCHANTS ITINÉRANTS ET LA RÉALITÉ DES CHIFFRES

À en croire les médias à l’époque, qui reprennent la soupe qui leur a été servie sur un plateau, ce serait les méchants sans-abri qui causeraient suffisamment de trouble pour que l’on ne puisse pas mener à bien la piétonnisation, même temporaire, de la rue au niveau du parc Émilie-Gamelin.

Pourtant, les rapport du PDQ 22 de 2010 et 2011 disent tout simplement qu’il n’y a aucune hausse du nombre d’incivilités. (ci-dessous celui de 2011)

nombre incivilités

SOLUTION : PLUS DE RÉPRESSION ?

Malgré cela, quelles sont les propositions qui ont été faites par le SPVM ?

Adopter réglement

Édicter un règlement qui n’a d’autre but que de pousser les itinérants hors du secteur.

Tout ceci démontre une fois de plus qu’il y a beaucoup de chemin à faire avant de pouvoir considérer la question des sans-abri autrement que sous l’angle sécuritaire.

Mais ne soyons pas injustes, il ne faut pas se surprendre non plus, lorsqu’on laisse la gestion de ce genre de questions entre les mains des forces de l’ordre, qu’ils tentent de les régler avec les moyens qu’ils connaissent…

ET SI ON PENSAIT À AUTRE CHOSE ?

Montréal n’est pas la seule ville à faire face à cette question difficile et M. Coderre lui-même soulignait que certaines solutions doivent certainement se trouver très en amont du travail des policiers.

Car il s’agit d’un vaste problème qui recouvre de nombreuses aspects et s’il est clair qu’il n’existe pas une seule solution à une problématique aussi complexe, il serait peut-être temps de se rendre compte que celle de la répression est bien la dernière à mettre en œuvre.

Reste plus, M. Coderre, qu’à le dire à vos arrondissements et au SPVM.

–  Paru au JdM le 14 janvier 2014

L’histoire complète du policier et l’itinérant par un témoin

image

©Adis Simidzija

Depuis une journée déjà, cette histoire fait le tour des médias et certains parlent de lynchage médiatique d’un policier qui a fait son travail tandis que d’autres – dont je fait partie – évoquent les interrogations légitimes soulevées par une telle affaire.

Pour mieux comprendre et surtout pour avoir un point de vue complet sur le déroulement des faits, je me suis entretenu avec l’auteur de la vidéo, Adis Simidzija qui est étudiant en sociologie et ne cache ni ses idées, ni ses affinités idéologiques plutôt à gauche. Voilà pour que les choses soient claires.

RÉCIT DES FAITS

Adis Simidzija m’explique qu’il était présent dans les débuts de l’intervention et que ce n’est qu’après avoir entendu le policier dire deux fois au sans-abri qu’il allait l’attacher à un poteau qu’il s’est décidé à filmer la scène dans laquelle le policier répète à nouveau deux fois cette phrase.

Lorsque la vidéo se termine, l’intervention policière, elle, n’est pas achevée et ce que l’on ne voit pas à l’image c’est que, d’après Adis, les policiers ont finalement quitté les lieux en laissant le sans-abri sur place. Cette version est d’ailleurs validée par le fait que ce n’est que plus tard dans la soirée que l’homme sera finalement pris en charge par d’autres policiers.

De même, contrairement à ce qu’indiquent beaucoup de commentateurs, ainsi que le blogueur du journal de Montréal et ex policier François Doré, Adis Simidzija a bel et bien aidé l’homme en lui fournissant des vêtements et en tentant de faire appel à un service d’assistance spécialisé.

Le vidéaste me mentionne enfin que le coéquipier du policier lui aurait dit une phrase, au moment du départ de l’auto patrouille, qui soutenait plutôt fermement la position de son collègue en faisant allusion au fait que c’était derrière les barreaux que le sans-abri aurait dû terminer…

LE BUT DE L’INTERVENTION

Dans mes précédents billets sur ce blogue, j’ai déjà dit que la question importante était de savoir surtout si ces propos correspondaient à l’état d’esprit de certains policiers.

Au grand dam de ceux qui crient à la généralisation facile, j’ai rappelé que le SPVM n’en était pas à ses premiers déboires avec les sans-domicile et que le plus marquant des derniers « incidents » s’était tout de même soldé par la mort d’un itinérant, Mario Hamel, et d’un passant.

Au fur et à mesure que filtrent des détails sur cette affaire, et il m’apparaît clair désormais que cette intervention n’était finalement pas destinée à mettre le sans-abri en sécurité, mais plutôt à le contraindre à se calmer pour éviter que de nouveaux appels ne viennent déranger les policiers.

UN POLICIER EXCÉDÉ

Malgré les déclarations de ceux qui pensent que la menace d’attacher l’homme au poteau était une façon de prendre le contrôle de la situation face à un individu perturbé, je crois au contraire que le lien que fait le policier entre les appels répétés causés par le comportement du sans-abri et la menace démontre plutôt que celui-ci est excédé et qu’il cherche avant tout à ce que cet homme ne fasse plus de trouble pour que la police ne reçoive plus de nouvel appel à ce sujet.

Écoutez bien la vidéo et vous verrez que la menace de l’attacher au poteau ne vient pas seule.

Elle est conditionnée au fait que les policiers ne reçoivent plus un nouvel appel à cause de l’homme…

BILAN DE L’INTERVENTION ?

À L’appui de cette analyse, il me semble évident que si l’intervention avait été menée dans le but de préserver cet homme du risque mortel auquel il faisait face, les policiers ne l’auraient pas laissé seul dans la rue et l’auraient finalement contraint à venir avec eux.
Or, Adis Simidzija m’explique qu’à aucun moment il n’a été convenu entre les policiers et les citoyens présents que ceux-ci prendraient soin de l’itinérant – ce qu’ils ont fait pourtant finalement.

Cependant, quand les policiers sont répartis, l’homme se trouvait exactement dans la même situation qu’avant leur arrivée.

Sauf, évidement, qu’il venait de se faire dire que si quelqu’un signalait à nouveau son cas il serait attaché une heure à un poteau…

(Les médias signaleront ensuite que l’homme a été conduit par le SPVM dans un centre de soin, c’est bel et bien parce qu’il se trouvait encore à errer que ce fut le cas)

ATTACHÉ AU POTEAU

Je ne reviendrais pas sur le cas – malheureusement véridique – de l’homme attaché en pleine nuit par moins trente à un poteau par un policier et son chef de police. Voir mon précédent billet pour les curieux.
je signale tout de même que de nombreuses histoires circulent, en particulier concernant des autochtones, sur des individus attachés dehors par grand froid par des policiers. Légendes urbaines diront encore certains.

Ce qui s’est produit une fois ne pourrait donc s’être produit ailleurs d’autres fois ?

Est-il totalement inenvisageable que ce policier fasse état au sans-abri d’une pratique qu’il connaît pour l’effrayer suffisamment afin que celui-ci se tienne tranquille ?

LES SOUS CITOYENS

On peut se l’imaginer quand on constate que, malgré les efforts louables du SPVM pour mettre en avant les actions menées auprès des sans-abri, l’actualité nous apporte un autre exemple assez édifiant du comportement d’un policier envers un itinérant.

Il s’agit d’une décision du comité de déontologie prise au mois de décembre dernier, qui sanctionne un policier ayant arrêté illégalement en plein rue un sans-abri pour ensuite le conduire de force à l’autre bout de son secteur.

La décision visible ici, qui en dit long sur l’estime que certains policiers peuvent avoir pour des hommes et des femmes en détresse.

Elle en dit d’ailleurs tout aussi long sur les risques encourus par un policier pour un comportement aussi grave, soit, dans ce cas, une journée de suspension sans salaire…

Je m’interroge, à partir de combien de cas va-t-on arrêter de dire que mettre de tels exemples en perspective revient à généraliser ?

DES SPÉCIALISTES AUX ABONNES ABSENTS

Autre point important, le SPVM dispose d’un service spécialisé dans le soutien aux sans-abri justement : l’Equipe Mobile de Référence et d’Intervention en Itinérance (EMRII) qu’Adis Simidzija a essayé par deux fois de contacter au téléphone après le départ des policiers.
Or, un message sur le répondeur de la coordonnatrice lui a fait savoir que celle-ci se trouvait… en congés !

On comprend mieux peut-être pourquoi le policier filmé, ne pouvant faire appel en ces temps de froidure glaciale à des spécialistes, aurait finalement pu préférer régler les choses à sa manière !

REGLER ÇA À SA FAÇON

À ce propos, il n’est pas inutile de rappeler cette étude qui ne peut être mise en cause puisque menée directement avec l’ENPQ par le professeur Marc Alain, qui a suivi une cohorte pendant six années après sa sortie de l’ENPQ, étude que je cite dans le détail dans mon livre mais qui souligne ce fait intéressant : après 6 années de terrain, 56,6% des policiers estiment qu’il est parfois « nécessaire d’utiliser un langage irrespectueux ou des insultes envers une personne quand c’est la seule façon de la faire collaborer ».

PAS DE MATRICULE

Enfin, un dernier élément et non des moindres : le vidéaste me dit qu’il est absolument certain du fait que le policier intervenant, qui a décliné son nom hors caméra, ne portait pas son numéro de matricule sur son uniforme. Vous doutez de cela ? Alors regardez bien le cliché ci-dessus, pris lors de l’intervention par Adis Simidzija et dites-moi donc où se trouve le matricule que les policiers doivent obligatoirement porter pour s’identifier en vertu du code de déontologie.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais prenons un exemple qui va faire grincer quelques dents : quand un manifestant arrive dans la foule avec une cagoule sur le sommet du crâne et un foulard sur le nez on peut raisonnablement penser qu’il vient plus pour faire du trouble que pour manifester paisiblement…

Alors que doit-on penser quand un policier arrive sur les lieux de son intervention en ayant retiré son numéro de matricule de son uniforme ?

✔︎ Précision : l’obligation d’apposer un signe d’identification s’entend dans le sens où ce policier n’a – comme on le voit sur la photo – ni son badge avec son nom, ni son numéro de matricule. Or, l’un ou l’autre devrait être visible sur son uniforme et ainsi qu’on a pu le voir au printemps 2012, il n’est pas rare que des policiers ne portent ni l’un ni l’autre, quand ils ne dissimulent pas le numéro avec du raban adhésif.

– Paru au JdM le 4 janvier 2014

SPVM : dérapage verbal ou état d’esprit ?

JE VAIS T’ATTACHER À UN POTEAU

Qu’avait en tête le policier du SPVM qui a menacé le sans-abri de l’attacher à un poteau pendant une heure ce 2 janvier 2014, alors que la température avoisinait les -30 et que l’homme était en t-shirt dans la rue, quêtant avec un gobelet à la main ? Bien qu’ayant proposé son aide et incité le sans-abri à se calmer (l’homme ne semble pas menaçant face au policier nais la vidéo ne montre qu’une courte partie de la situation) le policier se laisse soudainement aller à une menace qui semble sortir de nul part !
Certains avancent le fait qu’il se soit agit d’une « stratégie » de communication verbale agressive afin de pousser l’homme à réagir et que le commun des mortels, qui ne connait pas le quotidien des policiers, n’est pas apte à comprendre.
D’autres expliquent qu’à court d’arguments et face à un individu qui aurait été agressif auparavant, le policier se soit laissé aller à un dérapage verbal qui ne serait rien d’autre qu’une malheureuse erreur d’appréciation.

Notons que le SPVM a rapidement et clairement dit que ces propos étaient « inexcusables et inexplicables ».

UNE SUITE DE DÉRAPAGES ISOLÉS

Si seulement cette affaire avait été la première depuis longtemps et si les cas de « dérapages isolés » de la part de policiers du SPVM ne s’étaient pas accumulés ces dernières années, il n’y aurait certainement pas lieu de faire plus de cas de cette histoire et nous aurions pu considérer cela comme un incident de parcours qui mérite certainement une sanction mais sûrement pas un lynchage médiatique.
Mais voilà, cet incident n’est malheureusement pas un cas isolé et surtout, il vient résonner de bien étrange façon aux oreilles de ceux et celles qui suivent de près le travail policier et s’intéressent, comme moi, aux affaires policières.
Parce qu’en réalité, si l’on peut-être à bon droit choqué par les propos de ce policier, ce qui est finalement le plus surprenant c’est que lorsqu’un citoyen – celui qui le filme – vient lui dire que ce qu’il dit est inacceptable, l’agent n’a pas l’air troublé le moins du monde et écarte l’importun en lui disant qu’il s’agit d’une intervention de police.
Bien entendu, on ne peut s’empêcher de penser à l’agente 728 poivrant généreusement des citoyens qui l’importunaient, mais ne se montraient visiblement pas violents, sous les yeux de ses collègues de travail.

Un autre dérapage isolé pour lequel le DPCP décidera qu’il n’y avait pas matière à poursuites, comme dans plus de 99% des cas. (Ce chiffre n’est pas pris au hasard, il est le fruit du calcul du nombre d’enquêtes indépendantes entre 1999 et juin 2003 et des poursuites engagées).

LE RESPECT ET LA SÉCURITÉ

La question a son importance, s’agit-il vraiment d’un dérapage verbal ou une telle façon de s’exprimer face à un sans-abri, un exclu, un sans-titre ou un carré rouge est-elle entrée dans les habitudes de certains policiers ?

Au delà de la condamnation plutôt rapide hier des propos du policier par le SPVM, voilà vraiment la question à laquelle il faudrait que ce service et son directeur, apportent une réponse rapide et claire.
Oui, on peut comprendre que dans certaines circonstances plutôt pénibles, certains policiers fassent les mauvais choix d’actions ou de paroles car après tout ils sont humains… ce qui ne doit toutefois pas les dédouaner d’une sanction comme c’est le cas pour quiconque commet une faute ou un manquement dans une profession réglementée.
Mais si, comme beaucoup le prétendent et comme pourraient le laisser supposer les différents cas des derniers mois, le mal était plus profond ?
Si réellement, « les crottés » ne méritaient pas le respect pour une part importante des policiers – je ne dis pas tous – et si cette dévalorisation des « sous citoyens » était un réflexe conditionné par une certaine mentalité ?

Si tel était le cas, comment devrions-nous regarder les dossiers des sans-abri tués par des policiers alors qu’ils se montraient menaçants ou pas, exacto à la main, comme ce fut le cas dans l’affaire de Mario Hamel et Patrick Limoge ?

Comment devrions-nous analyser à l’aune d’un tel raisonnement cette séquence de moins de deux minutes qui a menée à la mort de deux hommes dont l’un n’avait absolument rien à voir avec l’action ?

Pourrions-nous oser nous poser la question de savoir combien vaut la vie d’un sans-abri pour certains policiers ?
Et je dis bien certains, car je sais qu’il y en a beaucoup qui consacrent pleinement leurs heures de travail et parfois leur temps libre à aider leurs concitoyens et porter assistance aux plus démunis.

ACCIDENT OU ANCIENNE PRATIQUE POLICIÈRE ?

Vous aussi, vous pensez qu’il est incroyable que certains membres des forces de l’ordre puissent accorder moins d’importance à la sécurité ou la sauvegarde de tel ou tel individu parce qu’il est un suspect, un criminel ou un sans-abri ?

Moi aussi je veux le croire, parce que je ne peux me résoudre à penser qu’un tel raisonnement puisse avoir contaminé à ce point les garants de l’ordre public et les protecteurs et protectrices des citoyens.

Mais force est de reconnaître qu’il devient, après chaque incident de la sorte, de plus en plus difficile de garder intacte cette confiance.

Et cela est d’autant plus difficile quand on lit ce texte tiré du résumé des faits qui se sont déroulés dans la ville de Lac Brôme et qui ont conduits à une décision de justice datant de 1998 :
(L’homme en question est un suspect dans une affaire de cambriolage)

Alors qu’il n’est plus que légèrement vêtu, plein d’éraflures, d’ecchymoses, on le conduit en automobile dans un endroit isolé où on l’attache à un poteau de métal près d’un chemin de gravier très peu fréquenté.  Il fait près de -25° Celsius.  On vient le chercher une heure, une heure trente plus tard.  Le jour se lève, il peut être environ 6 h. […]  Ils le gardent cependant en cellule au sous-sol jusqu’à 19 h.  À cette heure, le défendeur Thireau le conduit dans une auto-patrouille dans un petit chemin et lui dit:  «Si je te vois une autre fois, je vais te tuer.»

Espérons que ces faits aussi soient restés des actes isolés et que l’un n’ait vraiment rien à voir avec l’autre…

– Paru au JdM le 3 janvier 2014

Le policier au sans-abri « Je vais t’attacher à un poteau »

Une vidéo au contenu assez stupéfiant circule sur le web depuis quelques heures.

Il s’agit d’une conversation captée le 2 janvier 2014 aux abords du métro Jean-Talon et on y voit, par une température frisant les moins 30, un sans domicile fixe qui fait face à un policier du SPVM.

On y entend clairement le policier, malgré le bruit du vent dans le micro, répéter à l’homme que si il ne se calme pas, il va « l’attacher à un poteau pendant une heure ».

Tandis que le SPVM vient d’annoncer la création d’une unité spéciale destinée à veiller sur les sans-abri durant les périodes de grand froid, voici une situation qui pose de nombreuses questions sur la façon dont certains policiers considèrent qu’ils doivent traiter les sans-abri.

Qu’on ne vienne pas me dire que nous n’avons ici qu’une partie de la situation, car si c’est certainement exact, rien ne pourra venir  justifier de tels propos dans la bouche d’un policier qui est censé soit réprimer un délit en agissant de façon professionnelle, soit porter assistance à une personne qui est manifestement – même si elle présente peut-être certains signes d’agressivité – en situation de détresse.

Or, celui ou celle qui me dira que ce qui s’est peut-être produit avant justifie les propos du policier, devra m’expliquer de quelle façon et pourquoi un policier peut se permettre de menacer un citoyen manifestement en état de détresse de « l’attacher une heure à un poteau » par moins trente degrés !

J’ai vu, entendu et constaté beaucoup de bonnes et de mauvaises choses depuis que j’ai commencé à m’intéresser au travail des forces de l’ordre au Québec, mais devant une telle situation, je suis estomaqué par le fait que ce policier puisse tenir de tels propos et surtout, lorsqu’il est interpellé par celui qui le filme, qu’il ne semble manifester aucune gêne à traiter de la sorte un citoyen.

Car, peut-être faut-il le rappeler, un sans-abri ou une personne qui a des troubles mentaux RESTE, quoi qu’il dise ou fasse, un être humain qui doit être traité avec professionnalisme et respect de la part des policiers.

Je suis outré et scandalisé par ce que je viens de voir et d’entendre et j’espère que le SPVM va réagir rapidement et prendre les mesures qui s’imposent face à cette situation indigne.

J’ai pris contact avec le responsable des communications du SPVM, qui m’a dit avoir vu cette vidéo qui est actuellement entre les mains du commandant du poste de quartier du policier concerné.
On me dit qu’un suite rapide sera donnée à cela.

Je l’espère car, comme dans le cas de l’agente 728, il en va de l’intérêt de tout un service que de ne pas laisser quelques moutons noirs salir l’image d’un corps de police et toute une profession.

– Paru au JdM le 2 janvier 2014

Des « facteurs humains » ont tué Fredy Villanueva

LA BONNE INTENTION

J’ai lu le rapport de 142 pages deux fois.
Je suis ensuite revenu à de nombreuses reprises sur certaines parties du document, tentant de trouver le bon angle, la bonne façon d’en dresser un portrait juste et équitable mais qui, dans le même temps, éclaire autant que possible les propos du coroner André Perreault.

Il faut tout d’abord souligner la bonne volonté du coroner, dont on sent qu’il a voulu bien faire dans tous les axes de son travail et même sur le déroulement de son enquête dont il a éprouvé le besoin d’expliquer qu’elle avait été marquée par des évènements qui avaient peut-être pu teinter son jugement.

Malheureusement, cette volonté de tout aborder en voulant « ratisser large » ne donne pas le résultat attendu.
En effet, le coroner André Perreault nous livre au final un document qui oscille entre une prise de position et son contrepoint systématique, entre un avis dans un sens et sa pondération dans l’autre, entre la responsabilité des jeunes et celle du policier Lapointe.

Ainsi, si il aide à comprendre le déroulement des faits pour ceux qui ne se seraient pas déjà penchés sur le sujet, ce rapport ne trace finalement pas clairement la ligne des responsabilités.

JOUÉ D’AVANCE

J’ai renoncé à refaire ici l’histoire de cette affaire, parce que tout – et son contraire – a déjà été dit mais aussi et surtout parce que l’on peut faire dire ce que l’on veut à ce rapport.
Je note tout de même ce point qui doit être crucial pour la famille Villanueva et ses défenseurs : personne n’a tenté d’étrangler le policier Lapointe ou d’attenter à la vie de sa partenaire.

Je ne referai pas plus l’analyse de ce qui s’est passé au moment où le policier Lapointe a fait feu pour la bonne et simple raison que là n’est pas le coeur de ce dossier contrairement à ce que beaucoup voudraient croire.

Quand le policier Jean-Loup Lapointe s’est retrouvé au sol avec Dany Villanueva, il était déjà trop tard, Fredy Villanueva était déjà virtuellement mort et deux autres jeunes gens – on oublie un peu trop souvent de dire qu’il n’y a pas une mais trois victimes – étaient eux aussi virtuellement déjà blessés.

À cet instant là, tout était déjà joué.

C’est d’ailleurs certainement pour cela que le coroner a peiné à rendre un avis tranché, parce que, selon lui, Fredy Villanueva n’est pas mort parce qu’un policier a craint pour sa vie et a fait feu, non, Fredy Villanueva est mort parce, toujours selon le coroner, un ensemble de facteurs humains ont conduits à cela (rapport P-128).

LES FACTEURS HUMAINS

Voilà donc finalement autour de quoi ce fameux rapport a tourné durant 142 pages, les facteurs humains.

Ni une faute professionnelle, ni un moment de panique, ni un manque de coordination entre les deux agents, ni un manque de communication radio, ni un manque de jugement de la part de Jean-loup Lapointe, ni même un fait incontrôlable qui dédouanerait les policiers de leurs actions…

Peut-être est-ce un peu de tout ça. Peut-être pas.
Et aussi l’attitude agressive des Villanueva et de leurs amis selon le coroner.
Mais pas seulement.

Ou tout ça à la fois. On ne sait pas vraiment.
Parce qu’au fond, quand c’est de la faute de tout le monde, ce n’est de la faute de personne.

On n’en saura pas plus, après ce rapport qui se révèle être le plus cher de toute l’histoire des enquêtes publiques du Québec, plus cher à lui seul que les dix autres enquêtes les plus chères ajoutées les unes aux autres.

L’IMPALPABLE MENTALITÉ POLICIÈRE

Et si, dans la mort de Patrick Saulnier, Mario Hamel, Patrick Limoge et Fredy Villanueva – pour ne citer que ceux là -, le véritable responsable était cet aspect insaisissable des choses, indéchiffrable, même par la plus brillante ou la plus couteuse des commissions : l’état d’esprit dans lequel travaillent certains policiers.

Car c’est bel est bien ce qui relie tous les éléments mis en avant dans ce rapport : la façon dont le policier Lapointe intervient, son attitude au contact des jeunes, sa réaction au moment de la résistance de l’un d’eux, son inaptitude à se désengager de la situation ou à comprendre qu’il a d’autres options avant d’en venir à se retrouver dans la situation où il n’en a plus qu’une… celle de faire feu.

La mentalité de l’agent Lapointe, sa vision de son rôle, de son métier, de la façon d’exercer son autorité, son sens des valeurs et du rapport à l’autre…

Ces notions impalpables qui conditionnent une part aussi importante de l’intervention que l’acquisition des techniques policières.

Rien de précis sur ce point dans le rapport et pourtant…

Pourtant il y a de très fortes chances que ce soit cela, finalement, qui a conduit à la mort de Fredy Villanueva.

Quatre heures à la commission Ménard

À LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ ?

Et si la commission Ménard nous surprenait finalement ?
C’est bel et bien la question que je me suis posée en sortant de cette rencontre de quatre heures, qui devait initialement n’en durer que deux.
Tout d’abord parce que j’ai été agréablement surpris par la pertinence et la justesse des questions qui m’ont été posées, mais aussi parce qu’au lieu de l’entretien mou et sans substance auquel je m’attendais, je me suis retrouvé face à trois interlocuteurs qui semblaient réellement à la recherche de la vérité.

À L’ASSAUT DES VRAIS PROBLÈMES ?

Je sais, j’en entends déjà dire « ça y, encore un qui s’est fait manipuler », puisque je semble passe d’une vision très critique à des interrogations plutôt positives sur cette commission. Qu’on ne s’y méprenne pas toutefois, je ne mélange pas des discussions qui me semblent aller dans le bon sens avec les conclusions qui en seront tirées.
Il n’en reste pas moins que ce que j’ai entendu me laisse plutôt penser que la commission va soulever de vrais problèmes… si elle va au bout des questionnements auxquels elle semble vouloir chercher des réponses.
Dans ces conditions, il n’est donc pas interdit de revoir quelque peu son jugement et d’accorder le bénéfice du doute.

AU FOND DES CHOSES ?

Tout d’abord parce que ce ne sont pas à des questions de diversion que j’ai eu droit durant ces quatre heures mais bien à une suite logique de questions qui donnaient un réelle impression de recherche de la vérité.
Ensuite parce que les sujets difficiles n’ont pas été éludés et qu’au contraire, l’ensemble des points que j’avais développés dans le livre au sujet des manifestations (la seconde partie du livre sur la police au quotidien touche des sujets hors du mandat) ont été abordés sans détours.

UN POINT DE VUE CRITIQUE ?

Le point le plus surprenant finalement, a été pour moi de constater que, de l’avis même de M. Ménard, la commission semblait rejoindre plusieurs des raisonnements que je tiens dans l’ouvrage au sujet des méthodes policières durant ces événements.
Ceux qui ont lu le livre savent à quel point les critiques – que je veux objectives – ne manquent pas quant aux méthodes et aux choix stratégiques des policiers.
Se peut-il finalement que la commission émette un rapport qui soit critique vis-à-vis du travail mené par les forces de l’ordre ?
Si, à la vue des audiences publiques, j’aurais juré le contraire, je n’en suis pas si sûr aujourd’hui et je suis porté à croire que l’image qui a été donné de ces audiences ne reflétait peut-être pas l’état d’esprit de la commission.

STRATÉGIE MÉDIATIQUE ?

Est-il possible que Serge Ménard, menant – comme je le disais dans un précédent billet – une barque à la rame ait fait le choix de faire le « dos rond » devant les caméras tandis que lui et ses commissaires collectaient de l’information pertinente hors des séances d’audiences filmées ? Après tout pourquoi pas, les audiences publiques sont là avant tout pour donner un spectacle.

Et puis, j’ai pu constater que M. Ménard est un fin politicien et qu’il sait fort bien mener sa barque.

QUELLES RECOMMANDATIONS ?

Alors la véritable question au fond est de savoir si lui et ses commissaires rédigeront des conclusions critiques, qui sont attendues par une partie des québécois mais qui déplairont alors à une grande partie de autres, à commencer par les amateurs du tout répressif.
Le point fort de monsieur Ménard sera peut-être aussi son talon d’Achille au moment de rédiger ce document, car comme tout fin stratège, il sait que pour être appliquées des recommandations doivent aussi être considérées comme acceptables par une grande partie des décideurs politiques.

Car, il ne suffit pas de voir la vérité, il faut encore avoir le courage de la dire et de l’écrire.

À suivre donc…

– Paru au JdM le 7 décembre 2013