Réduire Daesh au silence (2) : les médias traditionnels.

Pris dans la tourmente des attentats qui frappent la France et plus largement l’Europe ces dernières semaines, certains médias français se décident enfin à changer leur façon de rapporter les faits reliés aux auteurs des actes de terrorisme.

Sans revenir en détail sur les différents errements dont plusieurs ont été soulignés et sanctionnés en France par le Comité Supérieur de l’Audiovisuel il apparaît clairement que les médias français se sont « égarés » à différentes reprises, en particulier sur le voyeurisme de certaines images ou entrevues et sur la publication de « fuites » procédurales bien inutiles à la compréhension des enquêtes.

Ci-dessous, un exemple de ce qui relève plus de la mise en scène d’un feuilleton terroriste que du registre de l’information équilibrée et impartiale à laquelle ont droit les citoyens dans des moments aussi pénibles.

Le feuilleton terroriste

Outre ce que l’on peut qualifier de dérapages, qu’ils soient involontaires ou pas, l’erreur la plus grave commise par les médias traditionnels ces dernières années est d’avoir voulu croire que l’information dans le domaine du terrorisme n’avait aucun lien avec la propagande des organisations comme al-Qaïda ou Daesh.

Erreur d’analyse, enfermement dans une vision uniquement journalistique du sujet ou aveuglement volontaire, le résultat est qu’on ne peut plus nier aujourd’hui que terroristes et médias sont les deux acteurs d’une pièce dans laquelle les premiers cherchent depuis toujours à manipuler et utiliser les seconds.

Depuis plus de dix ans, je souligne régulièrement les dangers de la surmédiatisation des auteurs des attentats et des leaders des organisations terroristes, présentés comme de véritables vedettes dont on raconte la vie et la carrière criminelle – pour ne pas dire l’oeuvre -, jusque dans les moindres détails.

Alors que j’avais fraîchement quitté les services antiterroristes, j’évoquais en 2005 ce que nous constations au quotidien dans les cités et les banlieues françaises depuis la fin des années 90 où les figures du terrorisme étaient déjà au moins aussi connues et admirées par certains que les sportifs de haut niveau ou les stars du cinéma français.

Les articles du type « Baghdadi, l’homme qui fait la guerre au monde » se sont en effet multipliés à un rythme infernal après le 11 septembre 2001 et les médias n’ont pas manqué d’imagination pour créer des anti-héros dignes de la série 24H Chrono où, cette fois, c’était les méchants qui faisaient peur aux gentils…


Oubliant, ou ne voulant pas admettre, que les terroristes tuent des gens surtout pour qu’on sache qu’ils existent et qu’il leur faut pour cela un maximum de visibilité médiatique, les médias du monde entier sont tombés dans le piège tendu par des organisations qui n’avaient plus qu’à mettre en oeuvre des attentats de plus en plus ignobles pour maintenir autant que possible leur place au coeur de l’actualité.

Dire que la surenchère dans la mise en scène des meurtres d’otages en Syrie et Irak et la barbarie toujours plus grande des actes commis en Europe sont les conséquences de cette médiatisation outrancière des médias occidentaux serait peut-être exagéré mais dire que les deux ne sont pas liés serait malheureusement faux.

Posons-nous la question de ce qu’aurait fait Daesh, si aucune des images de ses exécutions barbares, des otages brûlés vifs aux décapités en passant par les exécutions groupées sur les plages et les hommes jetés du haut des immeubles n’avaient été diffusées – même en photo – par les médias occidentaux.

La propagande du djihadisme violent aurait-elle pénétré aussi loin dans nos sociétés si la question de son impact à travers la façon dont on la relate quotidiennement dans les médias avait été posée plus tôt ?

On me rétorque souvent que les apprentis djihadistes ne regardent pas les téléjournaux – tout en me conseillant parfois de me mêler de mes affaires – mais la propagande est un tout et elle n’en est que meilleure et plus efficace lorsqu’elle passe par tous les vecteurs de communication possibles.

Grâce à leur présence quasi quotidienne dans les médias les leaders de Daesh sont par ailleurs parvenus à imposer aux occidentaux l’image d’une multinationale du terrorisme redoutablement organisée et d’une puissance qui dépasse de loin leurs réelles capacités.

Ces images de Vice News sont, par exemple, la preuve de l’écart entre ce mythe et la réalité.

Daesh : un fossé entre le mythe et la réalité

Ceci étant dit, tout le monde peut comprendre que l’information est un élément essentiel de nos sociétés et personne ne souhaite que des actes de terrorisme soient passés sous silence ou qu’une censure se mette en place dans nos médias.

Cela ne devrait pour autant pas nous empêcher de mener une réflexion intelligente sur la façon dont on pourrait rapporter les faits en évitant de tomber dans les pièges des propagandistes du terrorisme international.

On dira qu’il est un peu tard aujourd’hui, quinze ans après le 11/9 et l’immense place accordée à la propagande terroriste dans nos médias, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire et, au moins, pour envoyer un message aux futurs candidats djihadistes : votre nom et votre visage ne seront pas connus, vous mourrez dans le silence et l’oubli.

Après avoir écris sur le sujet dans mon dernier livre paru au Québec, j’avais encore une fois évoqué ce sujet dans l’émission Médium Large à Radio-Canada et je trouve encourageant que certains médias français – même si c’est sous une certaine pression de l’opinion et du CSA – se décident à prendre des précautions et mettre de la distance entre informer et publiciser les actes des terroristes.

Les français ont besoin que des stratégies de résistance soient mises en place face au matraquage idéologique des terroristes et leurs actions violentes et cette décision intervient certainement trop tardivement, mais elle va au moins dans le sens d’une réflexion collective et constructive sur le sujet.

Les médias québécois, qui sont encore loin de la tourmente que causerait une série d’attentats au pays, devraient eux-aussi profiter de l’occasion pour mener sereinement une réflexion à ce sujet.

Face au terrorisme, nul ne peut penser seul dans son coin et les solutions doivent venir de l’ensemble des acteurs de nos sociétés.

Cependant, quand je vois les réactions de repli et de rejet de ce qui est considéré par certaines personnes dans les médias – une minorité – comme une ingérence dans des réflexions qui leurs semblent ne relever que du domaine journalistique, je crains que la violence barbare n’ait encore de beaux jours devant elle sur nos écrans et dans nos quotidiens.

En France, il aura fallu que les choses aillent bien trop loin pour que cette réflexion ait finalement lieu.

Souhaitons que ce ne soit pas le cas chez nous.

Cet article fait suite à celui au sujet des médias sociaux :

Réduire Daesh au silence (1) : les médias sociaux

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