Savoir cuisiner un suspect

(Texte écrit pour illustrer la conférence que j’ai donnée ce week-end aux Printemps meurtriers de Knowlton)

Savez-vous pourquoi on appelle en France la police des polices les « Bœufs-carottes » ?

Simplement parce que cette unité avait pour réputation de faire attendre, donc mijoter, plusieurs heures les policiers qui se présentaient pour un interrogatoire avant même de leur poser la moindre question.

Et de ce que j’en sais, la recette est la même encore aujourd’hui…

En France, le bottin quotidien

En France, la littérature et le cinéma regorgent de scènes d’interrogatoires, tandis que les manuels des écoles de police ont longtemps été peu bavards sur le sujet.

Au fil du temps, les policiers et gendarmes français ont affinés leurs techniques réputées plutôt brutales si l’on considère, comme certains se plaisent à le raconter, que les bottins téléphoniques dans les postes de police ne servaient pas seulement à trouver les abonnés de la ville, mais parfois aussi à « aider » les suspects à retrouver la mémoire…

Le progrès est dans « Progreai »

C’est le Canada qui est venu il y a quelques années aider les cousins français (passés depuis par le Minitel puis internet ce qui rendait les choses moins pratiques) à mener des interrogatoires dignes de ce nom.

La méthode mise au point par le criminologue Jacques Landry est baptisée Progreai pour : Processus général de recueil des entretiens, auditions et interrogatoires et consiste à laisser parler le suspect afin qu’apparaissent dans son récit des informations le concernant, mais aussi des contradictions ou des éléments susceptibles d’aider les policiers à obtenir des aveux.

Psychologie et technologie

Aujourd’hui l’Amérique du Nord est en pointe dans les techniques d’interrogatoires avec notamment la célèbre méthode Reid, mise au point par John Reid et Fred Inbau, qui consiste à interroger le suspect une première fois en vue de rassembler de l’information puis de le confronter selon un processus décliné en neuf étapes.

Des méthodes d’interrogatoire qui, comme toutes les techniques utilisées pour obtenir des informations de la part d’un suspect, ont leurs limites. Les premières d’entre elles étant l’indispensable objectivité des policiers face aux faits et le délicat équilibre entre la recherche de la vérité et les moyens employés pour y parvenir.

Il suffit, pour le comprendre, de voir les enregistrements vidéo de l’interrogatoire de Brendan Dassey, le neveu de Steven Avery, dans le documentaire Making a murderer. Un modèle d’interrogatoire orienté dans lequel le suspect, certainement un peu faible d’esprit, ne fait que répéter les mots que les policiers lui mettent dans la tête par des insinuations successives et une pression psychologique totalement démesurée.

D’un autre côté, le comportement non verbal, largement mis en scène dans les romans et films policiers, est une technique jugée peu fiable par les policiers qui considèrent même le polygraphe ou la dilatation de l’iris de l’œil comme des aides utiles mais non infaillibles dans la recherche de la vérité.

Moralité, il ne semble exister aucune recette infaillible pour l’interrogatoire… un peu comme pour la cuisine !

 

 

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3 commentaires

  • Garneau Diane 25 mai 2016   Répondre →

    Merci Monsieur Berthomet toujours très pertinent et inspirant votre blogue. Merci

  • Eric Veillette 23 mai 2016   Répondre →

    Très intéressant. J’ai toujours rêvé d’assister à une formation sur les techniques d’interrogatoire, mais bon, je ne suis pas flic. Concernant les interrogatoires, j’ai aussi cru remarquer que dans plusieurs cas (évidemment il faut battre le fer quand il est chaud et interroger les suspects le plus tôt possible dans le processus d’enquête) des suspects avouent rapidement avant de revenir sur leurs aveux un peu plus tard, soit au cours du procès ou après avoir consulté un avocat. J’ai étudié le cas du tueur en série Marcel Bernier, qui a avoué rapidement, répondant même à des questions qu’on ne lui soumettait même pas, pour finir par revenir progressivement sur ses aveux, allant jusqu’à écrire un livre dans lequel il se disculpait totalement, mais dans lequel il donnait cependant l’impression de revivre ses fantasmes. Qu’en pensez-vous, M. Berthomet, de ces criminels qui avouent avant de présenter un met différent aux enquêteurs qui l’ont cuisiné? Les premiers sont-ils souvent plus crédibles que ce qu’il servent par la suite?

    • Bth 31 mai 2016   Répondre →

      Je pense que c’est une question difficile en effet compte tenu des moyens dont disposent les policiers pour faire avouer des suspects, qui peuvent pousser les premiers à aller trop loin pour faire avouer les seconds.
      En même temps, j’ai plusieurs fois pu constater que les stratégies mises en place par les avocats menaient – en France – certains qui avaient avoué à revenir sur leurs déclarations.
      Les éléments de preuves, fruits de l’enquête ou des aveux, sont susceptibles de résoudre ces situations.

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