Vivre debout tous ensemble, réponse à Mathieu Bock-Côté.

Mon cher Mathieu,

Laisse-moi tout d’abord te dire toute l’amitié et le respect que j’ai pour ton intelligence, ta verve et ton enthousiasme à défendre, sans jamais faiblir, la cause indépendantiste pour laquelle j’ai moi aussi les yeux de Chimène.

Ta chronique relative aux causes qui conduisent certains jeunes à embrasser une vision radicale de l’Islam m’a interpellé à plusieurs titres.

Parce que je ne partage pas ton point de vue et surtout parce que je me suis déjà prononcé sur la question, je me sens le devoir de faire suite, en toute amitié, à ton article.

Je crois en effet que ton raisonnement, peut-être troublé par le prisme du modèle de société dont tu voudrais qu’il soit celui d’un Québec indépendant, s’égare sur plusieurs points.

Le premier étant que tu sembles placer à même hauteur d’analyse la situation au Québec et de la France en parlant d’un même élan des propos de monsieur Haroun Bouazzi, président de l’AMAL et des réactions des élèves de certains collèges ou lycées français à la demande de minute de silence en mémoire des victimes des attentats de la semaine passée.

Ce n’est pas à toi que j’apprendrais combien le Québec et la France sont des sociétés distinctes et je ne me m’avancerai pas plus sur le sujet tant je suis convaincu que tu connais aussi bien l’une que l’autre.

Je crois cependant qu’il faut avoir mis, au moins une fois, les pieds dans une banlieue française pour savoir exactement de quoi il en retourne ou tout au moins s’être frotté à cette réalité pour en mesurer plus finement les contours.

Paupérisation, isolement hors des grands centres urbains (en soixante-dix ans la sociologie de Paris est passée de 70% d’ouvriers dans le centre de Paris à l’exact inverse, soit 70% de cadres supérieurs dans Paris en 1990), absence de perspectives professionnelles et chances inégales sur le marché du travail sont les maitres mots de la situation.

En 2008, les immigrants ayant un diplôme de l’enseignement supérieur ont un taux de chômage pratiquement trois fois supérieur aux autres actifs du même niveau.

Les banlieues sont en pleine ghettoïsation et nul ne peux nier l’existence d’une fracture sociale qui témoigne de l’échec de la politique d’immigration et du concept d’intégration, dont on ne peut faire porter toute la responsabilité aux seuls immigrants.

Il faut bien avoir connu la politique française d’immigration, la politique de la ville ou encore la façon dont sont gérés les enjeux de justice et de police dans les zones défavorisées autour de Paris depuis les années 1980 pour comprendre que ce sont les responsables politiques français qui portent l’immense partie de la responsabilité de cette situation.

Il faut avoir assisté à la lente asphyxie autarcique des banlieues abandonnées par des politiques de la ville ineptes, ou qui changeaient d’orientation tous les deux ans, et à leur abandon aux mains de bandes criminelles de plus en plus organisées qui en ont fait, lentement mais surement, des zones de non droit.

Certes, ce sont les enfants des immigrants de la première génération, entre autres, qui se sont rendus coupables des comportements délinquants qui ont conduits à la mise en coupe réglée des citées et ils sont aussi ces dealers et ces trafiquants dans une proportion qu’aucune statistique ne vient cependant préciser.

Mais vois-tu, la grosse différence entre ce qui se passe dans une banlieue où un adolescent emprunte le mauvais chemin et ce qui arrive de la même façon dans le 16ème arrondissement de Paris, c’est que les habitants du 16ème peuvent, eux, compter sur l’ensemble de la panoplie des outils de l’État et de la ville pour « rattraper » le jeune, le mettre en foyer ou même le laisser faire une première rencontre avec la police dans des conditions souvent moins « rudes » que dans les cités.

Car, dans les banlieues françaises la situation est toute autre.

En 1983, la marche des « beurs », ce qu’on a nommé le mouvement « black blanc beur », fait traverser la France à plus de 100.000 jeunes de quartiers difficiles qui arrivent à la Bastille au son de slogans comme « nous voulons être français » ou encore « Liberté, égalité, fraternité ».

Que se passe-t-il alors ?

Rien…

Ou plutôt une récupération politique minable de la volonté d’intégration de cette jeunesse à qui on offrira une belle association, « SOS-RACISME » qui ne sera en fait qu’une façade derrière laquelle on tentera de cacher la misère des cités sans absolument rien y changer.

Bientôt, l’antiracisme deviendra simplement un slogan « Les potes », inventé par les amis de la Mittérandie (le publicitaire Jacques Séguéla et Bernard Henri-Lévy) mais rien ne sera fait sur le fond et tous ceux et celles qui auront rejoint les mouvements socialistes de l’époque par ce biais en seront pour leurs frais.

En quelques belles phrases, quelques slogans, on a fait croire à tout le monde que les jeunes des banlieues étaient importants pour la République et que leur message avait été entendu alors qu’en fait il avait été détourné à des fins politiciennes.

Trente-cinq ans plus tard, certains Préfets de police ou certains maires interdisent l’entrée de leurs banlieues aux policiers afin d’éviter des affrontements qui sont autant de mauvais points pour les statistiques que de taches dans les dossiers de réélections des élus.

On tentera bien d’acheter la paix sociale en envoyant les jeunes délinquants au bord de la mer ou en payant les « grands frères » pour essayer de raisonner les plus jeunes, mais l’histoire est déjà en route et la banlieue est déjà devenue, dans certains endroits, une « zone de non droit » !

Voici ce que l’élu socialiste Malek Boutih, chantre de « SOS RACISME » et acteur important de l’époque, dit de la situation après les attentats : « Au sein du PS, je serai désormais sans concession avec les élus corrompus qui passent des deals avec les voyous et les communautés par électoralisme. Il faut qu’on fasse le ménage dans nos rangs. Nous ne pouvons plus laisser prospérer les supermarchés de la drogue dans nos cités dont on voit qu’ils entretiennent des filières où gangsters et islamo-nazis se donnent la main. »

Les citoyens des banlieues ont-ils les mêmes droits et le même service de l’État dans une zone de non-droit qu’en plein coeur de Paris ?

Les jeunes ont-ils plus de chance de glisser vers la violence, la criminalité, puis la radicalisation dans ces circonstances dans ces conditions ?

La réponse me semble évidente.

C’est donc, mon cher Mathieu, le postulat même de ta chronique qui pose problème : tous les citoyens ne sont pas égaux devant la loi en France et tous n’ont pas un accès identique à la République qui n’a pas été capable de mener à bien l’essentiel de sa mission d’intégration.

Voilà une partie du problème et qui n’excuse évidemment en rien les actes criminels dont les auteurs doivent rendre compte sans aucune circonstance atténuante.

Rappeler un contexte social ou des facteurs facilitant les dérives sectaires ou radicales, ce n’est pas se flageller, ni se mettre à genoux, c’est ouvrir les yeux pour ne pas toujours s’en tenir aux conséquences en refusant de regarder une partie des causes.

Je précise ici que nous ne parlons pour la France que d’une portion du problème qui englobe évidemment des paramètres plus complexes comme les questions de géopolitique ou de politique internationale.

Enfin, je ne parviens plus à te suivre du tout quand tu dis que :
« L’islamophobie est un mal imaginaire ».

Dire qu’il n’existe aucune islamophobe en France revient à dire qu’il n’y a aucun racisme dans ce pays où un parti d’extrême droite s’approche désormais de la présidence.

Mais c’est déjà là un autre débat qui nous éloigne de la discussion principale : « fracture sociale, à qui la faute. »

En raison des arguments ci-dessus et de mon expérience dans les quartiers difficiles de Paris ou les banlieues, je dis sans hésiter que la faute en revient en grande partie aux politiciens qui ne voyaient pas plus loin que les 7 (puis 5) ans de leurs mandats de présidents et aux maires qui ont cru pouvoir acheter  bon prix la paix sociale.

Je dis sans hésiter que les jeunes des cités avaient plus besoin d’aide et de soutien de la part de la République que de les enfermer dans des ghettos de violence, de trafics et de drogue sans aucun contrôle de l’État ou de la Loi.

Parce que là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de justice et là où il n’y a pas de justice, il n’y a pas de société et donc plus de contrat social.

C’est ainsi, qu’en France, le fondamentalisme s’est installé sur ce terreau fait de carence de l’État et de déréliction.

Y pousser certains jeunes vers la violence terroriste était alors un jeu d’enfant.

Je laisse le mot de la fin à l’abbé Pierre qui résume tout cela mieux que moi :

« L’intégrisme est un refuge pour la misère parce qu’il offre un sursaut d’espérance à ceux qui n’ont rien. Que leur mal disparaisse, et l’intégrisme perdra ses troupes. »

Texte paru en janvier 2015 au JdM