CIA, l’État dans l’État.

Ce n’est pas vraiment une surprise, même si c’est une confirmation attendue par beaucoup dans le monde du contre-terrorisme.

La Commission du renseignement du Sénat vient de confirmer dans son rapport de plus de 6000 pages que la CIA a tout fait pour dissimuler la réalité de ses opérations de torture dans la tristement célèbre « guerre au terrorisme » menée par le gouvernement des États-Unis depuis le 11 septembre 2001.

Ces derniers temps, plusieurs informations filtraient sur le fait que l’agence de renseignement avait pu chercher à contrecarrer l’action de la Commission et surtout, vers la fin, savoir quelles pourraient être les conclusions de ce rapport.

Personnellement, en tant qu’ancien officier de la lutte antiterroriste et aussi ancien membre d’une agence de renseignement (DST, contre-espionnage français), je ne suis absolument pas surpris par le dénouement de cette affaire.

Il est maintenant connu du public que la CIA a mené toutes sortes d’opérations en violation des règles internationales les plus élémentaires. Est-ce une nouveauté ? Non, bien entendu quand on connait le rôle de l’agence dans des dizaines de coups tordus de « haut niveau » en Afrique ou en Amérique latine notamment.

Ce qui est nouveau, en tout cas le fait que ce soit révélé, c’est que l’agence se soit livrée à ces actions hors de tout contrôle et en dissimulant la réalité aux plus hautes instances gouvernementales américaines.

Ne nous voilons pas la face : les agences telles que la CIA existent pour que des pays démocratiques puissent mener des opérations illégales et contrevenir à leurs propres lois, ainsi que celles des autres.
Mais la règle de ces services a toujours été celle de la loyauté vis-à-vis du pouvoir et surtout de rendre compte aux autorités du niveau auquel ces actions se sont rendues.

Or, la CIA vient de briser cette dernière règle, cette ultime limite (on ne parle même pas de moralité ici) qui maintenait un semblant de responsabilité politique dans les actions menées.

Quand, en 1985, la DGSE s’est commise dans l’attentat contre le Rainbow Warrior, malgré les premières dénégations et tentatives de couvrir l’affaire le gouvernement français a été contraint de porter l’odieux de cette action, ce qui a conduit à la démission du ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu.
Bien entendu, François Mitterrand, alors président de la République, avait autorisé cette opération.

Il en allait ainsi jusqu’à maintenant lorsqu’un pays prenait le risque de s’affranchir des règles en lançant ses services dans des actions illégales.

On comprends désormais que le États-Unis ont passé un cap irréversible dans la perte de contrôle de leurs propres structures qui s’autonomisent et n’agissent plus sous la responsabilité de la plus haute autorité politique du pays, mais selon leurs propres règles et leurs propres modèles.

La CIA, tout comme Fenrisúlfr, le loup géant de la mythologie nordique, a donc brisé les chaînes qui retenaient encore quelque peu ses actions et est donc devenue un monstre totalement hors de contrôle.

J’aurais voulu terminer cette chronique sur une note positive, mais malheureusement, quand on analyse cette situation en regard des autres activités de renseignement des services Étasuniens, on peut penser que nous ne sommes guère bien loin du Ragnarök, la fin du monde prophétique de la mythologie nordique, où le Fenrisúlfr finira par dévorer le dieu Odin, avant d’être tué par le discret Vidar, fils d’Odin.

– Paru le 2 avril 2014 sur le JdM

Terrorisme : jouer avec le feu ?

La défense de Djokhar Tsarnaev, accusé de l’attentat du marathon de Boston en 2013, avance le fait que le FBI aurait tenté de recruter son frère Tamerlan, ce qui aurait précipité leur action terroriste.

S’il y a fort à parier que l’accusation balayera cet argument du revers de la main, il n’en reste pas moins que la question est intéressante du point de vue de la conduite des opérations antiterroristes de la part des services américains.

On conviendra évidemment que les deux frères ne sont pas devenus des criminels parce que l’un ou l’autre aurait parlé avec le FBI. Il s’agit là d’un argument de prétoire, sans grand intérêt…
Mais question que cela pose est plutôt de savoir si ce service est passé, ou pas, à côté de la menace que les deux frères représentaient dans un curieux paradoxe voulant qu’ en cherchant à détecter des terroristes ils n’avaient pas vu que les deux frères étaient justement des clients de choix.

On peut se surprendre de cela, mais cette situation n’est pas la première dans l’histoire des services antiterroriste aux USA, ni ailleurs. Les services français par exemple, malgré leur longue expérience dans la détection des individus radicalisés, n’ont pas compris que Mohamed Merah était bien plus impliqué dans la mouvance islamiste radicale qu’ils ne le pensaient.
Une erreur qui vaut maintenant à ce service d’être sous le coup d’une enquête pour ce « loupé » qui ne peut s’expliquer que par un certain aveuglement dans une démarche de recrutement d’une source potentielle.

Est-ce l’erreur commise par les services américains ?

C’est fort possible tant il n’est pas rare que cherchant l’ennemi au loin, on ne se rende pas compte qu’il se trouve en réalité sous nos yeux…

 

– Paru sur le JdM le 1 avril 2014