Police : quand les dirigeants s’en tirent à bon compte

On y allait dans la joie et la bonne humeur entre guillemets, on jouait sur notre qualité de policiers, on négociait les prix en disant : c’est combien pour la police, tu viens d’où, tu as quel âge ?
Je suis terrifié de passer devant la cour d’assises parce que je ne me considère pas comme un violeur, je me considère comme quelqu’un qui a commis beaucoup d’erreurs (…) J’ai honte d’être considéré comme un violeur, j’ai honte de ce que j’ai fait.

Celui qui dit cela est un policier français d’une trentaine d’années qui a été poursuivi en 2007 pour viol sur plusieurs prostituées, avec la circonstance aggravante que les faits étaient commis en utilisant le statut de policier.
Comme il le raconte dans cet article, il n’était pas seul et, plus troublant, il dit que sa hiérarchie n’ignorait rien de ces agissements.

L’enquête de l’Inspection générale des services (IGS, la police des polices) notait à l’époque « que les faits ne sont pas isolés et exclusivement dus à une consommation d’alcool, mais font partie de pratiques répandues auprès de plusieurs membres de leur section ».

Les questions que posent les déclarations de ce jeune policier sont évidemment inquiétantes : comment des policiers peuvent se laisser aller à commettre de tels actes et comment se fait-il qu’ils ne semblent pas avoir conscience de la gravité de leurs actions, alors même qu’ils sont policiers ?

Au delà de ce que l’on peut imaginer être une ligne de défense, il existe dans ces types de dossiers une composante collective importante puisque l’on comprend bien que le fait que ces hommes agissent en groupe leur laisse à penser que « si les autres aussi le font », ce n’est finalement pas si grave. Surtout si le chef le sait et ne dit rien…

Cette dérive des valeurs morales et déontologiques que l’on rencontre parfois dans certaines affaires mettant en cause des policiers soulève toujours pour moi une question que les enquêtes tant judiciaires qu’administratives ont trop souvent tendance à laisser de côté, à savoir la responsabilité de l’encadrement et de la hiérarchie en général.

En effet, pour qu’un policier en arrive à se comporter ainsi, il faut bien que le système – ou le groupe – dans lequel il évolue en soit arrivé à un niveau tel de perte de repères moraux et légaux que rien ne vienne rappeler aux individus qu’ils font fausse route ou commettent des actes non seulement contraires à la déontologie, mais aussi criminels.

Avec l’expérience qui est la mienne du milieu policier, tant sur le terrain que du point de vue syndical, je suis convaincu que sans la « culture de groupe » qui favorise souvent ces comportements, le nombre de policiers qui se livreraient à de tels actes serait bien plus limité.

Il est en effet simple à comprendre qu’un milieu professionnel ou un groupe « sain » et bien administré rendent plus difficile la déviance de leurs membres, ou en tout cas, limite les choses à quelques cas isolés. À l’inverse, une structure ou une équipe de policiers au sein de laquelle la règle deviendrait justement la violation des règlements et le laisser aller collectif, ne laisse guère la place à un comportement individuel « normal » en son sein… et facilitera les dérapages.

Cela ne doit évidemment pas dédouaner les individus de leurs propres turpitudes, mais il est bon aussi d’aller au delà des simples responsabilités individuelles car c’est ainsi que l’on devrait pouvoir mettre en cause la responsabilité des dirigeants des organisations concernées ce qui est, disons-le, très rare dans ce genre de dossiers.

Dans cette affaire, les trois policiers principalement mis en cause ont été condamnés à 7 ans d’emprisonnement.

Seuls ces policiers ont fait face à un jugement pénal, les responsables de cette unité n’ayant pas été inquiétés par la justice.

Quelques temps après, cette unité (la 7e compagnie de CRS) a de nouveau fait parler d’elle, cette fois pour avoir racketté des chauffeurs de taxis…

– Paru au JdM le 29 avril 2014