L’histoire complète du policier et l’itinérant par un témoin

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©Adis Simidzija

Depuis une journée déjà, cette histoire fait le tour des médias et certains parlent de lynchage médiatique d’un policier qui a fait son travail tandis que d’autres – dont je fait partie – évoquent les interrogations légitimes soulevées par une telle affaire.

Pour mieux comprendre et surtout pour avoir un point de vue complet sur le déroulement des faits, je me suis entretenu avec l’auteur de la vidéo, Adis Simidzija qui est étudiant en sociologie et ne cache ni ses idées, ni ses affinités idéologiques plutôt à gauche. Voilà pour que les choses soient claires.

RÉCIT DES FAITS

Adis Simidzija m’explique qu’il était présent dans les débuts de l’intervention et que ce n’est qu’après avoir entendu le policier dire deux fois au sans-abri qu’il allait l’attacher à un poteau qu’il s’est décidé à filmer la scène dans laquelle le policier répète à nouveau deux fois cette phrase.

Lorsque la vidéo se termine, l’intervention policière, elle, n’est pas achevée et ce que l’on ne voit pas à l’image c’est que, d’après Adis, les policiers ont finalement quitté les lieux en laissant le sans-abri sur place. Cette version est d’ailleurs validée par le fait que ce n’est que plus tard dans la soirée que l’homme sera finalement pris en charge par d’autres policiers.

De même, contrairement à ce qu’indiquent beaucoup de commentateurs, ainsi que le blogueur du journal de Montréal et ex policier François Doré, Adis Simidzija a bel et bien aidé l’homme en lui fournissant des vêtements et en tentant de faire appel à un service d’assistance spécialisé.

Le vidéaste me mentionne enfin que le coéquipier du policier lui aurait dit une phrase, au moment du départ de l’auto patrouille, qui soutenait plutôt fermement la position de son collègue en faisant allusion au fait que c’était derrière les barreaux que le sans-abri aurait dû terminer…

LE BUT DE L’INTERVENTION

Dans mes précédents billets sur ce blogue, j’ai déjà dit que la question importante était de savoir surtout si ces propos correspondaient à l’état d’esprit de certains policiers.

Au grand dam de ceux qui crient à la généralisation facile, j’ai rappelé que le SPVM n’en était pas à ses premiers déboires avec les sans-domicile et que le plus marquant des derniers « incidents » s’était tout de même soldé par la mort d’un itinérant, Mario Hamel, et d’un passant.

Au fur et à mesure que filtrent des détails sur cette affaire, et il m’apparaît clair désormais que cette intervention n’était finalement pas destinée à mettre le sans-abri en sécurité, mais plutôt à le contraindre à se calmer pour éviter que de nouveaux appels ne viennent déranger les policiers.

UN POLICIER EXCÉDÉ

Malgré les déclarations de ceux qui pensent que la menace d’attacher l’homme au poteau était une façon de prendre le contrôle de la situation face à un individu perturbé, je crois au contraire que le lien que fait le policier entre les appels répétés causés par le comportement du sans-abri et la menace démontre plutôt que celui-ci est excédé et qu’il cherche avant tout à ce que cet homme ne fasse plus de trouble pour que la police ne reçoive plus de nouvel appel à ce sujet.

Écoutez bien la vidéo et vous verrez que la menace de l’attacher au poteau ne vient pas seule.

Elle est conditionnée au fait que les policiers ne reçoivent plus un nouvel appel à cause de l’homme…

BILAN DE L’INTERVENTION ?

À L’appui de cette analyse, il me semble évident que si l’intervention avait été menée dans le but de préserver cet homme du risque mortel auquel il faisait face, les policiers ne l’auraient pas laissé seul dans la rue et l’auraient finalement contraint à venir avec eux.
Or, Adis Simidzija m’explique qu’à aucun moment il n’a été convenu entre les policiers et les citoyens présents que ceux-ci prendraient soin de l’itinérant – ce qu’ils ont fait pourtant finalement.

Cependant, quand les policiers sont répartis, l’homme se trouvait exactement dans la même situation qu’avant leur arrivée.

Sauf, évidement, qu’il venait de se faire dire que si quelqu’un signalait à nouveau son cas il serait attaché une heure à un poteau…

(Les médias signaleront ensuite que l’homme a été conduit par le SPVM dans un centre de soin, c’est bel et bien parce qu’il se trouvait encore à errer que ce fut le cas)

ATTACHÉ AU POTEAU

Je ne reviendrais pas sur le cas – malheureusement véridique – de l’homme attaché en pleine nuit par moins trente à un poteau par un policier et son chef de police. Voir mon précédent billet pour les curieux.
je signale tout de même que de nombreuses histoires circulent, en particulier concernant des autochtones, sur des individus attachés dehors par grand froid par des policiers. Légendes urbaines diront encore certains.

Ce qui s’est produit une fois ne pourrait donc s’être produit ailleurs d’autres fois ?

Est-il totalement inenvisageable que ce policier fasse état au sans-abri d’une pratique qu’il connaît pour l’effrayer suffisamment afin que celui-ci se tienne tranquille ?

LES SOUS CITOYENS

On peut se l’imaginer quand on constate que, malgré les efforts louables du SPVM pour mettre en avant les actions menées auprès des sans-abri, l’actualité nous apporte un autre exemple assez édifiant du comportement d’un policier envers un itinérant.

Il s’agit d’une décision du comité de déontologie prise au mois de décembre dernier, qui sanctionne un policier ayant arrêté illégalement en plein rue un sans-abri pour ensuite le conduire de force à l’autre bout de son secteur.

La décision visible ici, qui en dit long sur l’estime que certains policiers peuvent avoir pour des hommes et des femmes en détresse.

Elle en dit d’ailleurs tout aussi long sur les risques encourus par un policier pour un comportement aussi grave, soit, dans ce cas, une journée de suspension sans salaire…

Je m’interroge, à partir de combien de cas va-t-on arrêter de dire que mettre de tels exemples en perspective revient à généraliser ?

DES SPÉCIALISTES AUX ABONNES ABSENTS

Autre point important, le SPVM dispose d’un service spécialisé dans le soutien aux sans-abri justement : l’Equipe Mobile de Référence et d’Intervention en Itinérance (EMRII) qu’Adis Simidzija a essayé par deux fois de contacter au téléphone après le départ des policiers.
Or, un message sur le répondeur de la coordonnatrice lui a fait savoir que celle-ci se trouvait… en congés !

On comprend mieux peut-être pourquoi le policier filmé, ne pouvant faire appel en ces temps de froidure glaciale à des spécialistes, aurait finalement pu préférer régler les choses à sa manière !

REGLER ÇA À SA FAÇON

À ce propos, il n’est pas inutile de rappeler cette étude qui ne peut être mise en cause puisque menée directement avec l’ENPQ par le professeur Marc Alain, qui a suivi une cohorte pendant six années après sa sortie de l’ENPQ, étude que je cite dans le détail dans mon livre mais qui souligne ce fait intéressant : après 6 années de terrain, 56,6% des policiers estiment qu’il est parfois « nécessaire d’utiliser un langage irrespectueux ou des insultes envers une personne quand c’est la seule façon de la faire collaborer ».

PAS DE MATRICULE

Enfin, un dernier élément et non des moindres : le vidéaste me dit qu’il est absolument certain du fait que le policier intervenant, qui a décliné son nom hors caméra, ne portait pas son numéro de matricule sur son uniforme. Vous doutez de cela ? Alors regardez bien le cliché ci-dessus, pris lors de l’intervention par Adis Simidzija et dites-moi donc où se trouve le matricule que les policiers doivent obligatoirement porter pour s’identifier en vertu du code de déontologie.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais prenons un exemple qui va faire grincer quelques dents : quand un manifestant arrive dans la foule avec une cagoule sur le sommet du crâne et un foulard sur le nez on peut raisonnablement penser qu’il vient plus pour faire du trouble que pour manifester paisiblement…

Alors que doit-on penser quand un policier arrive sur les lieux de son intervention en ayant retiré son numéro de matricule de son uniforme ?

✔︎ Précision : l’obligation d’apposer un signe d’identification s’entend dans le sens où ce policier n’a – comme on le voit sur la photo – ni son badge avec son nom, ni son numéro de matricule. Or, l’un ou l’autre devrait être visible sur son uniforme et ainsi qu’on a pu le voir au printemps 2012, il n’est pas rare que des policiers ne portent ni l’un ni l’autre, quand ils ne dissimulent pas le numéro avec du raban adhésif.

– Paru au JdM le 4 janvier 2014