Des « facteurs humains » ont tué Fredy Villanueva

LA BONNE INTENTION

J’ai lu le rapport de 142 pages deux fois.
Je suis ensuite revenu à de nombreuses reprises sur certaines parties du document, tentant de trouver le bon angle, la bonne façon d’en dresser un portrait juste et équitable mais qui, dans le même temps, éclaire autant que possible les propos du coroner André Perreault.

Il faut tout d’abord souligner la bonne volonté du coroner, dont on sent qu’il a voulu bien faire dans tous les axes de son travail et même sur le déroulement de son enquête dont il a éprouvé le besoin d’expliquer qu’elle avait été marquée par des évènements qui avaient peut-être pu teinter son jugement.

Malheureusement, cette volonté de tout aborder en voulant « ratisser large » ne donne pas le résultat attendu.
En effet, le coroner André Perreault nous livre au final un document qui oscille entre une prise de position et son contrepoint systématique, entre un avis dans un sens et sa pondération dans l’autre, entre la responsabilité des jeunes et celle du policier Lapointe.

Ainsi, si il aide à comprendre le déroulement des faits pour ceux qui ne se seraient pas déjà penchés sur le sujet, ce rapport ne trace finalement pas clairement la ligne des responsabilités.

JOUÉ D’AVANCE

J’ai renoncé à refaire ici l’histoire de cette affaire, parce que tout – et son contraire – a déjà été dit mais aussi et surtout parce que l’on peut faire dire ce que l’on veut à ce rapport.
Je note tout de même ce point qui doit être crucial pour la famille Villanueva et ses défenseurs : personne n’a tenté d’étrangler le policier Lapointe ou d’attenter à la vie de sa partenaire.

Je ne referai pas plus l’analyse de ce qui s’est passé au moment où le policier Lapointe a fait feu pour la bonne et simple raison que là n’est pas le coeur de ce dossier contrairement à ce que beaucoup voudraient croire.

Quand le policier Jean-Loup Lapointe s’est retrouvé au sol avec Dany Villanueva, il était déjà trop tard, Fredy Villanueva était déjà virtuellement mort et deux autres jeunes gens – on oublie un peu trop souvent de dire qu’il n’y a pas une mais trois victimes – étaient eux aussi virtuellement déjà blessés.

À cet instant là, tout était déjà joué.

C’est d’ailleurs certainement pour cela que le coroner a peiné à rendre un avis tranché, parce que, selon lui, Fredy Villanueva n’est pas mort parce qu’un policier a craint pour sa vie et a fait feu, non, Fredy Villanueva est mort parce, toujours selon le coroner, un ensemble de facteurs humains ont conduits à cela (rapport P-128).

LES FACTEURS HUMAINS

Voilà donc finalement autour de quoi ce fameux rapport a tourné durant 142 pages, les facteurs humains.

Ni une faute professionnelle, ni un moment de panique, ni un manque de coordination entre les deux agents, ni un manque de communication radio, ni un manque de jugement de la part de Jean-loup Lapointe, ni même un fait incontrôlable qui dédouanerait les policiers de leurs actions…

Peut-être est-ce un peu de tout ça. Peut-être pas.
Et aussi l’attitude agressive des Villanueva et de leurs amis selon le coroner.
Mais pas seulement.

Ou tout ça à la fois. On ne sait pas vraiment.
Parce qu’au fond, quand c’est de la faute de tout le monde, ce n’est de la faute de personne.

On n’en saura pas plus, après ce rapport qui se révèle être le plus cher de toute l’histoire des enquêtes publiques du Québec, plus cher à lui seul que les dix autres enquêtes les plus chères ajoutées les unes aux autres.

L’IMPALPABLE MENTALITÉ POLICIÈRE

Et si, dans la mort de Patrick Saulnier, Mario Hamel, Patrick Limoge et Fredy Villanueva – pour ne citer que ceux là -, le véritable responsable était cet aspect insaisissable des choses, indéchiffrable, même par la plus brillante ou la plus couteuse des commissions : l’état d’esprit dans lequel travaillent certains policiers.

Car c’est bel est bien ce qui relie tous les éléments mis en avant dans ce rapport : la façon dont le policier Lapointe intervient, son attitude au contact des jeunes, sa réaction au moment de la résistance de l’un d’eux, son inaptitude à se désengager de la situation ou à comprendre qu’il a d’autres options avant d’en venir à se retrouver dans la situation où il n’en a plus qu’une… celle de faire feu.

La mentalité de l’agent Lapointe, sa vision de son rôle, de son métier, de la façon d’exercer son autorité, son sens des valeurs et du rapport à l’autre…

Ces notions impalpables qui conditionnent une part aussi importante de l’intervention que l’acquisition des techniques policières.

Rien de précis sur ce point dans le rapport et pourtant…

Pourtant il y a de très fortes chances que ce soit cela, finalement, qui a conduit à la mort de Fredy Villanueva.