Tirs policiers : faisons parler les chiffres

L’incident d’aujourd’hui, ajouté aux précédents de ces dernières années, donne encore une fois raison à l’argument disant qu’il y a quelque chose dans les processus d’intervention qui dysfonctionne au point de conduire trop souvent à une issue fatale.

Ce n’est pas le seul cas de cet homme tué près de la gare routière, mais la succession de cas plus ou moins identiques qui conduit à faire ce constat.

Pour essayer de regarder cette situation sous un nouvel angle, allons donc voir du côté des chiffres.

407 enquêtes indépendantes ont été ouvertes au Québec entre janvier 2000 et juin 2013.
(source ministère de la sécurité publique)
Ces enquêtes sont menées lorsqu’un citoyen est gravement blessé ou tué dans le cadre d’une intervention policière.

Sur ce chiffre de 407 enquêtes qui comprend tous les cas de figures possible (y compris accidents, suicides…), on obtient celui de 106 citoyens tués ou blessés par balle et 83 autres qui l’ont été autrement que par balle. Soit 189 tués ou blessés gravement.

Ce qui est frappant, c’est que 72,6 % des tirs policiers qui ont tués ou blessés gravement des gens se sont produits pendant les 6 dernières années et demi de la période retenue.

Près des trois quart des tirs policiers se sont déroulés sur la seconde moitié de la période, avouez que cela fait réfléchir non ?
Évidemment, cette aberration statistique doit bien trouver sa source quelque part.

Ne la cherchons pas du côté d’une réponse de terrain aux risques induits par le niveau de criminalité puisque le Québec se maintien en dessous du taux moyen de criminalité au Canada.
À Montréal, le taux de criminalité à d’ailleurs diminué de 42% en quinze ans.
Une baisse de 4,3% rien qu’en 2012 selon le SPVM.

On ne peut non plus l’expliquer par un « traumatisme » faisant suite à des drames au sein du SPVM, puisque ce service n’a pas connu de mort policière depuis les dix dernières années. Et souhaitons que cela dure.

Là où les choses deviennent complexes, c’est que l’explication de tout ceci ne tient certainement pas dans la seconde où le policier fait feu, mais bien souvent dans le déroulement des minutes qui précèdent.

Et l’on peut d’ailleurs admettre que dans la plupart des cas, les policiers sont objectivement en état de légitime défense au moment du tir.
Je dis dans la plupart des cas, puisque dans l’étude que j’ai menée dans le cadre de mon livre, j’ai identifié près d’une dizaine de cas où il apparaissait de très importants doutes sur la réalité de cette légitime défense au vu des documents des dossiers.
Même si il faut pas voir des malversations partout, inutile de se voiler la face sur ce point pour autant.

Mais acceptons le postulat de la légitime défense et oublions la seconde du tir pour revenir une ou deux minutes en arrière, quand il est encore possible de changer les paramètres de la situation.

Dans les minutes qui précèdent le drame, les policiers ont-ils conduit leur intervention de façon suffisamment judicieuse et mesurée pour empêcher une escalade de la violence ou une montée réciproque de stress pour tous les intervenants ?

Ont-ils correctement mis en place des stratégies de négociation, temporisation ou désescalade pour éviter justement d’avoir à en arriver à une situation d’affrontement qui conduira au déclenchement du tir alors qu’on aurait pu l’éviter ?

Face à un individu qui ne voulait peut être pas entendre raison, ont-ils utilisé toutes les ressources – poivre de Cayenne, matraque – en leur possession pour maîtriser l’individu ?

Ont-ils pris les risques suffisants pour que l’engagement physique vienne à bout de l’homme sans avoir à utiliser leurs armes ?

Je suis de plus en plus convaincu que c’est dans la philosophie même de l’intervention que se trouvent les raisons de son échec.

C’est dans cette vision d’une dynamique conflictuelle écartant trop souvent les solutions d’alternative à l’affrontement que se trouve certainement l’origine de ces tirs mortels.

Comment ne pas se poser une telle question quand on sait que dans la mort de Mario Hamel et Patrick Limoges (tous deux tués par un tir policier, le second étant un passant), l’intervention aura durée en tout et pour tout seulement deux minutes.

Comment ne pas se poser la question quand on analyse l’affaire Villanueva et que l’on constate que les policiers sont passés systématiquement à côté de toutes les options de désescalade et de désengagement pour finalement se retrouver débordés par la situation au point de devoir faire feu.

Comment ne pas croire qu’un policier sera tenté de faire usage de son arme quand on sait que selon ce qui est enseigné à l’ENPQ, un homme armé d’un couteau est considéré comme un risque mortel lorsqu’il se trouve à une distance de 20/30 pieds du policier ?

Il y a beaucoup trop de questions et trop peu de réponses sur ce sujet pourtant de toute première importance.

Un dernier chiffre pour finir et alimenter vos réflexions : la France a un taux de criminalité bien supérieur au Canada et se trouve en seizième place dans la statistique des meurtres commis dans le monde alors que le Canada y est trentième.

Avec ses quelques 220.000 policiers et gendarmes (qui sont loin d’être des modèles du genre) et ses 65 millions d’habitants, la France fait face à deux fois moins de citoyens tués que le Québec avec ses 14700 policiers pour un peu plus de 7 millions d’habitants.

Un comparaison qui ne plaira pas à tout le monde, je le sais bien, mais qui devrait en faire réfléchir plus d’un…

– Paru au JdM le 5 février 2014

Vous pourriez aussi aimer

Laisser un commentaire