Vers un échec de la « déradicalisation » ?

Depuis quelques semaines, les articles de presse qui font l’écho des problèmes et échecs rencontrés par les centres de radicalisation dans le monde se multiplient.

En France, les échecs se suivent et se ressemblent, à commencer par l’annonce cette semaine de l’abandon des unités spécialisées pour détenus radicalisés dans les prisons.

Face à la problématique grandissante des cas de radicalisation dans les prisons françaises, ces unités semblaient être un peu la solution de la dernière chance pour trouver des solutions, malgré les critiques dont elles ont rapidement fait l’objet tant sur le manque de moyens financiers que sur les méthodes mises en oeuvre.

Toujours en France, Dounia Bouzar, la pionnière dans le domaine de la « déradicalisation » dans le cadre d’un projet gouvernemental, a commencé à recevoir un flot de critiques il y a de nombreux mois.

Comme un signe révélateur des difficultés à mener à bien cette tâche , Léa, une jeune fille radicalisée qui avait livré un témoignage vidéo contre la radicalisation, avait dans le même temps où elle collaborait avec le Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam, pris contact avec un recruteur en Syrie où elle comptait se rendre.

Comme dans plusieurs autres cas en France, c’est sur l’opacité des méthodes mises en place et la gestion des fonds généreusement distribués que le centre dirigé par Dounia Bouzar est critiqué.

Celle-ci expliquera qu’elle a coupé les ponts entre son centre et le gouvernement – se privant ainsi d’importantes subventions – pour « ne pas servir d’alibi à Manuel Valls »…

D’autres expériences, encore en France, semblent avoir tourné au véritable fiasco et les témoignages se multiplient pour dénoncer les errements des centres mis en place à la hâte un peu partout en Europe tandis que le phénomène du recrutement terroriste prenait de l’ampleur dans certains pays.

Plusieurs autres pays sont aussi en train de faire un constat plutôt négatif, comme en Indonésie où le programme, pourtant très sévère, connait lui aussi des ratés assez notables.

On peu lire aussi sur la question dans cet article en anglais toujours sur l’Indonésie.

Aujourd’hui, c’est un article de Radio-Canada, qui vient bousculer les fondations du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) de Montréal dont plusieurs anciens employés contestent les méthodes qu’ils qualifient de « travail policier » alors que le centre a pour vocation de soutenir les familles et les individus aux prises avec des problématiques de radicalisation.

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Depuis le tout début des réflexions menées sur les possibles programmes de « déradicalisation », la question de la confiance a toujours été un enjeu de tout premier plan.

Mais les questions liées aux méthodes instaurées et à la mesure de l’efficacité des programmes restent elles aussi centrales puisque, face à un phénomème aussi récent, nous ne disposons pratiquement d’aucun élément précis pour en vérifier la validité.

Le terme « radicalisation » a bien trop souvent été utilisé pour parler de situations dont on n’avait pas eu le temps de prendre la mesure.

On aurait certainement été plus avisés de parler d’endoctrinement qui est un processus bien plus connu et contre lequel il est possible de lutter en imaginant, entre autres, des méthodes de désengagement.

S’est-on engagé trop rapidement sur la piste de la « radicalisation » comme étant un phénomène idéologique qu’il fallait « soigner » et dont les acteurs pouvaient être « réformés » par un passage dans un centre ?

C’est fort possible.

Auto-intoxiqués par l’image que nos sociétés se sont faites du terrorisme djihadiste, nous avons évacué la réalité plus prosaïque du processus de manipulation et d’embrigadement dans lequel l’aspect religieux constitue une part peu importante des motivations.

Mais ce n’est certainement pas seulement une confusion sur les mots et leurs effets qui a conduit aux différents fiascos récents.

C’est aussi et surtout la mise en place d’un business de la « déradicalisation » avec la bénédiction de politiciens qui voyaient, entre autres, dans la formule magique des « centres », une solution simple et efficace pour rattraper la lourde chaîne d’erreurs politiques qui a conduit à ce que des jeunes des sociétés occidentales se retournent contre leurs compatriotes.

Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, on a mis la charrue avant les boeufs en refusant d’écouter, au motif qu’il fallait agir vite, ceux et celles qui demandaient un temps de réflexion avant de se lancer à l’aveuglette.

Plusieurs études sont parues ces derniers jours sur les éléments qui participent aux processus de « radicalisation » ou d’endoctrinement.

Souhaitons que les prochains mois soient enfin consacrés à la réflexion sur ces sujets importants avant de décider dans quels types d’actions il faudra investir les millions qui seraient tout aussi utiles à une véritable prévention du phénomène et non à des projets mis en place à la hâte dans une confusion qui dessert l’objectif poursuivi.

L’échec de la « déradicalisation » pourrait finalement être une bonne nouvelle, puisqu’elle va peut-être permettre de rouvrir le débat sur les véritables mesures et programmes qui relèveraient véritablement de la prévention et qui ont été écartés un peu vite au profit de solutions plus vendeuses médiatiquement.

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2 commentaires

  • Garneau 29 octobre 2016   Répondre →

    merci Monsieur Berthomet votre blogue est toujours très pertinent et aussi très instructif. C’est tellement dommage que des jeunes se radicalisent à cause de leurs identités

  • Marie-Claire Mailloux 28 octobre 2016   Répondre →

    Le nombre de départ de cette jeune organisation laisse perplexe. Cette situation est très inquiétante et elle me choque. Quand un jeune ou un proche en situation de vulnérabilité fait appel aux autorités pour l’aider, qu’il fait l’effort de faire confiance, on a le devoir et la responsabilité de l’aider. Ce n’est certainement pas en éventant ces confidences qu’on renforcera ce lien de confiance, qu’on l’aidera à s’intégrer. Loin de prévenir il pourrait vivre ce bris de confiance comme une trahison qui elle pourrait l’amener à se radicaliser, soit tout le contraire de ce qu’on souhaite pour eux. Une façon de faire hautement discutable et inacceptable si elle devait s’avérer.

    MCM

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