Où est Charlie ?

Il m’a été demandé, un an après Charlie-Hebdo, de réfléchir à ce qu’était pour moi le slogan Je suis Charlie.

J’avoue avoir eu beaucoup mal à mettre des mots sur la réaction populaire qui s’est cristallisée autour de cette phrase, tant elle emporte une bonne dose de contradictions puisque les uns et les autres l’ont adoptée pour des raisons et des motivations souvent bien différentes.

Je crois que, Je suis Charlie a surtout été une catharsis de masse qui a pris de l’ampleur parce que la formule “fonctionnait” et qu’elle « sonnait bien » sans que ceux et celles qui se disaient « être Charlie » ne sachent vraiment quoi faire au delà de cette déclaration de soutien empreinte de belles et bonnes intentions.

La rédaction de Charlie Hebdo correspondait alors bien à l’idée que l’on voulait se faire de cette liberté de penser et ce droit de rire de tout, si particuliers à la culture française, au point que l’on a souvent dit que c’était à la liberté d’expression que s’étaient attaqués les terroristes alors que ce sont des hommes et des femmes de tous milieux, origines, cultures et religions qui ont été visés par les frères Kouachi et Amédy Coulibaly.

C’est pourquoi, aujourd’hui, un an après, je cherche encore où est Charlie.

Je me demande surtout où est Charlie dans la réponse de l’État après la mort de dessinateurs et humoristes anarchistes, anti-cléricaux, irrévérencieux et j’en passe,qui s’est rapidement transformée, ou plus exactement qui a été récupérée politiquement, en une vaste entreprise sécuritaire destinée à faire croire aux citoyens que l’on peut réparer trente années de laxisme politique domestique et de bourdes monumentales en politique extérieure simplement en ajoutant ici et là quelques milliers de policiers de plus dans les rues de l’hexagone et en plongeant le pays en état d’urgence.

Un état d’urgence qui vient avec son cortège de nouvelles mesures sécuritaires calquées sur le Patriot Act américain.

Bilan de ces mesures : au 24 novembre dernier on comptabilisait 1233 perquisitions dans le cadre de l’état d’urgence avec 230 armes trouvées et 142 placements en garde à vue.
[Source : ministre de l’intérieur à l’Assemblée nationale].

Quand on connait la rigueur imposée aux policiers en matière de placement en garde à vue (ne pas mettre quelqu’un en garde à vue est considéré comme un déni de droit puisque la GAV offre d’office l’accès à une série de droits) on peut facilement déduire que les 1091 perquisitions qui n’ont pas menées à des gardes à vue n’ont donc amenées aucune découverte d’actes de nature criminelle…

Plus de 1000 perquisitions sans résultat probant en onze jours et le ministre de l’intérieur qualifie les mesures prises en état d’urgence « d’extrêmement utiles ».

Et les prochaines mesures s’annoncent toutes aussi bruyantes que peu efficientes, à l’image de la déchéance de la nationalité qui ne sera certainement pas une sanction pour des individus qui brûlent déjà leurs passeports français dans des vidéos de propagande et pour lesquels il sera toujours plus facile de rentrer dans l’hexagone sous une fausse identité qu’avec leurs passeports français signalés dans tous les fichiers de police.

Une sanction à courte vue et qui ne fait que favoriser la propagande des djihadistes terroristes en renforçant l’image de « l’ennemi d’État » des terroristes affiliés à Daesh ou se revendiquant de cette organisation.

Quand on parle d’efficacité justement, ceux qui sont pourtant en pointe du travail mené contre les réseaux terroristes semblent en grande partie écartés des changements prévus qui font la part belle aux procureurs, mais aussi aux Préfets qui sont, dans leur immense majorité, ignorants de la problématique vaste et complexe de la question terroriste et qui sont surtout des fonctionnaires aux ordres du pouvoir en place au contraire des juges qui sont indépendants et sont des professionnels de l’investigation.

À signaler au passage cette réécriture de la légitime défense avec un nouveau texte qui reprend d’une façon encore moins claire ce qui ne l’était déjà pas tant que ça dans l’article 122-5 du code pénal tout en voulant donner l’impression que cette nouvelle rédaction offrira plus de latitude aux policiers.

Bref, un lot de mesures qui ne sont pas toutes inutiles, mais qui jettent une énorme confusion sur le rôle et les moyens de ceux qui seront alors en droit de prendre des mesures particulièrement coercitives ou attentatoires aux libertés publiques.

Quand, en France, des pouvoirs de police comprenant les fouilles de domiciles et l’interdiction d’aller et venir sont confiées à des fonctionnaires aux ordres du pouvoir comme le sont les préfets, ce n’est jamais bon signe.

Une confusion de plus dans un système qui n’est que réactif et pratiquement jamais proactif et qui se borne avant tout à tenter d’empêcher d’agir les auteurs potentiels d’actes de terrorisme sans vraiment prendre le problème à la racine en s’attaquant aux sources du mal qui sont infiniment moins faciles à « vendre » au public…

(Première parution du texte : janvier 2016)

 

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