Information et enquête indépendante

Un homme a été tué aujourd’hui lors d’une intervention policière dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

André Benjamin aurait été atteint par plusieurs tirs policiers et est décédé des suites de ses blessures.

LE RÉCIT DES FAITS DANS LES MÉDIAS

Il est intéressant de constater que les médias ne relatent pas les faits de la même façon.

En effet, La Presse livre un compte rendu assez court des faits avec une photo des policiers sur les lieux, en faisant état du témoignage d’un voisin qui dit :« Je dormais et j’ai entendu bang, bang, bang » en ajoutant : « C’est un très bon gars ».

Selon Radio-Canada :« Arrivés sur place, les policiers auraient constaté qu’il tenait un couteau à la main. Le jugeant menaçant, ils auraient alors ouvert le feu, le touchant au moins une fois. »

Selon le Journal de Montréal, « […] les policiers de Montréal se sont présentés sur les lieux et son entrés à l’intérieur de l’immeuble. À un certain moment, les agents et M. Benjamin se sont retrouvés dans la cage d’escalier. On ignore si les agents ont eu le temps de discuter avec l’homme ou si la situation a immédiatement dégénéré. C’est à cet endroit que l’homme se serait avancé vers les policiers avec son couteau et qu’il aurait été abattu. »

Le Journal de Montréal est celui qui, de loin, présente le compte rendu le plus détaillé de la situation, faisant lui aussi référence à un témoin qui dit avoir entendu trois coups de feu.

Visiblement très informé, le JdM est d’ailleurs capable d’avancer qu’André Benjamin n’avait pas d’antécédent judiciaire.

Et même de rappeler les circonstances de la mort en 2012 de Jean-François Nadreau : « un homme suicidaire en crise de 30 ans, avait accueilli les policiers appelés sur les lieux avec une machette, dans un immeuble à logements situé à l’angle des rues Nicolet et Ontario Est. »

Les trois médias précisent d’ailleurs que l’homme présentait « des signes de détresse psychologique » le JdM donnant comme source « les autorités » et ajoutant dans le titre de son article que l’homme était « suicidaire »…

Le communiqué annonçant la mise en place d’une enquête indépendante est, quant à lui, plutôt lapidaire comme à l’habitude.

Médiatiquement au moins, la table semble pourtant être mise pour la légitime défense de la part des policiers.

QUI INFORME LES MÉDIAS ?

Toujours dans leurs articles, ces médias précisent qu’une enquête indépendante a été confiée à la SQ et il est à noter que les faits se sont produits après 8h ce matin, heure de l’appel logé au 911.

Pourtant, tous les médias qui relatent les faits semblent tenir de l’information de source policière, le JdM ayant été le plus rapide à 9h37 (mis à jour à 9h40), suivi de La Presse à 9h52 (mis à jour à 14h14) et enfin de Radio-Canada à 11h13.

Ainsi, pour les plus rapides des journalistes, c’est à peine une heure après les faits qu’ils sont en mesure de livrer des informations relativement précises sur le déroulement de la situation.

La SQ est-elle déjà arrivée sur les lieux et a-t-elle communiqué les premiers éléments d’enquête aux médias tandis que les policiers étaient affairés aux premières constations ?

Est-ce plutôt le SPVM qui, pourtant impliqué dans les faits, a donné aux médias des informations qui conduisent inévitablement à envisager qu’il s’agit d’un cas « classique » de légitime défense, voire même d’un « suicide par policier interposé » ?

Connaissant plutôt bien le système, je doute fortement que la première hypothèse soit la bonne, ce qui pose évidemment la question de la gestion d’informations susceptibles d’orienter l’opinion publique par un corps policier lui-même juge et partie au dossier.

 JUGE ET PARTIE ? 

On comprend bien ici que l’enjeu est de savoir si les policiers ont tiré en état de légitime défense, voire face à un cas de « suicide par policier interposé » ou si ils ont fait feu de manière abusive et trop rapide.

Savoir donc d’où viennent les informations communiquées aux médias dans les minutes qui suivent les faits, avant même que les policiers du SPVM ne soient eux-mêmes entendus par leurs collègues du la SQ, prend alors une importance toute particulière pour la compréhension de la gestion médiatique de la situation.

En effet, un corps de police impliqué dans la mort d’un citoyen doit-il pouvoir communiquer aux médias sur les faits ou devrait-il s’obliger au silence en « passant la main » à l’autre corps désigné pour mener l’enquête ?

Voilà une question qui ne semble pas avoir été déjà abordée jusque là, pas plus que dans les discussions relatives à la création du Bureau des Enquêtes Indépendantes.

IMPUTABILITÉ ET DOCTRINE D’INTERVENTION

Il faut rappeler qu’aucun policier du SPVM n’a été, ces dernières années, mis en accusation pour avoir tiré sur un citoyen, même quand celui-ci était totalement étranger à la situation puisqu’il n’était qu’un simple passant comme l’infortuné Patrick Limoges.

On peut évidemment prendre les décisions du DPCP soit comme une série de disculpations justifiées en estimant que les policiers ont correctement fait leur travail ou à l’inverse comme le résultat d’un système bien établi qui vise à protéger les policiers des conséquences de leurs actes.

Les avis sont, à ce sujet, extrêmement partagés, et souvent de façon pas très objective.

Je pense pour ma part que nous assistons depuis quelques années à la mise en place d’une véritable doctrine juridique qui vient rejoindre un mode d’intervention de plus en plus calqué sur le système américain dans lequel on ne tolère plus que le moindre risque soit pris du côté des policiers, même au détriment des citoyens et surtout de ceux qui ont des problèmes de santé mentale, drogue ou alcool, qui représentent pas loin de 80% des cas d’individus tués lors des interventions policières.

Ainsi, la question de l’imputabilité des policiers et policières à l’occasion des interventions, qui sont souvent complexes reconnaissons le, n’est plus un simple problème de droit, mais une véritable question de choix de société : qui doit payer le prix de la sécurité ?

Dans la logique qui préside et détermine que les policiers ne doivent pas assumer ce risque, qu’un article de presse définisse l’homme tué par la police comme un suicidaire qui présente des signes de détresse psychologique et se montre agressif avec les policiers alors qu’il est armé d’un couteau, cadre très bien avec le schéma type de la situation d’intervention qui mène (peu souvent au regard du nombre global d’appels rappelons le) à la mort d’un homme.

Les plus optimistes diront que c’est justement parce que c’est ainsi que c’est passée cette situation, les autres s’étonneront comme moi qu’autant d’éléments soient transmis aux premières heures d’une enquête dite indépendante et personne ne sera cependant surpris que dans les mois qui viennent le DPCP nous fasse savoir qu’aucune poursuite de ne sera menée dans ce dossier.

 

 

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2 commentaires

  • Garneau Diane 26 avril 2016   Répondre →

    C’est certain que avoir un couteau dans les mains peu représenter une menace pour les policiers, toutefois aurais-t’ils pu arriver à le neutraliser, rien n’est moins sur. Merci pour votre blogue toujours très intéressant à lire Diane Garneau

  • Gilles Aerts 26 avril 2016   Répondre →

    A Vancouver, il y a eu un certain nombre d’incidents comparables ces dernières années. En tant que simple citoyen, je suis profondément choqué que la police soit apparemment entraînée à tuer plutôt qu’à incapaciter des individus qui ne semblent pas véritablement menacer la vie des représentants de l’ordre comme le rapport suivant le suggère:
    http://www.cbc.ca/news/canada/british-columbia/myles-gray-violent-take-down-physical-altercation-burnaby-vpd-1.3446690
    Il me semble qu’en Europe de l’ouest, la police fait preuve d’une retenue et d’un sang froid que la police canadienne ferait bien d’étudier et d’imiter.

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